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Le dossier CNP, révélateur d’un pouvoir contesté

La déclaration de Mehdi Bensaid au sujet du projet de loi relatif au Conseil National de la Presse s’inscrit dans une séquence politique qui mérite une lecture nuancée. En affirmant que toute réforme d’un métier prend du temps et que cette temporalité est inhérente au fonctionnement démocratique, le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication a choisi d’inscrire le débat dans le registre institutionnel.

Par Yassine Andaloussi


La réforme du Conseil National de la Presse n’était pas un dossier technique parmi d’autres. Elle figurait dans l’agenda de la coalition conduite par Aziz Akhannouch et s’inscrivait dans une stratégie de restructuration du champ médiatique. Pour Mehdi Bensaid, ce chantier relevait directement de ses prérogatives ministérielles. Il constituait un marqueur d’autorité, une manière d’imprimer sa signature sur un secteur sensible, à la croisée des libertés publiques, de la régulation professionnelle et des équilibres institutionnels.

Or, la résistance du bloc des journalistes a profondément modifié la trajectoire du projet. Associations professionnelles, figures reconnues du paysage médiatique et acteurs de la société civile ont exprimé leurs réserves, dénonçant une réforme perçue comme précipitée et insuffisamment concertée. Dans un pays où la question de la liberté de la presse demeure un indicateur scruté à l’international, le débat a rapidement dépassé le cadre strictement professionnel pour devenir un enjeu de crédibilité démocratique.

Dans ce contexte, la déclaration de Mehdi Bensaid apparaît moins comme une profession de foi démocratique que comme une tentative de cadrage narratif. Présenter le ralentissement du processus comme une simple illustration du fonctionnement normal des institutions revient à neutraliser la dimension conflictuelle du dossier. Pourtant, il s’agit bel et bien d’un revers politique. Le ministre s’était montré déterminé à faire aboutir la réforme. L’inscription du texte dans l’agenda gouvernemental traduisait une volonté claire d’aboutir.

La réalité est que le gouvernement s’est heurté à un front structuré, capable de mobiliser l’opinion et d’alerter sur les risques d’un déséquilibre dans la gouvernance du secteur. Dans une démocratie vivante, la confrontation des points de vue n’est pas un obstacle mais une condition de la légitimité. Toutefois, lorsqu’un projet porté avec assurance se voit freiné ou profondément amendé sous la pression, cela constitue objectivement une défaite politique, même si elle est habillée d’un discours institutionnel apaisant.

Cette séquence ne se limite pas à un affrontement entre un ministre et un corps professionnel organisé. Elle engage l’image du gouvernement dans son ensemble. Pour l’exécutif dirigé par Aziz Akhannouch, l’épisode révèle les limites d’une méthode parfois perçue comme verticale. La gestion du dossier du Conseil national de la presse montre que certains secteurs stratégiques ne peuvent être réformés sans un large consensus, au risque d’alimenter la défiance.

Paradoxalement, ce qui peut être analysé comme une défaite pour le ministre et pour la coalition gouvernementale constitue une victoire pour le Maroc institutionnel. La capacité d’un corps professionnel à faire entendre sa voix, à structurer un argumentaire et à infléchir le cours d’un projet de loi traduit un niveau de maturité politique non négligeable. Cela signifie que les contre-pouvoirs existent et qu’ils peuvent produire des effets concrets.

Plus encore, le rôle des institutions de contrôle, notamment celui de la Cour constitutionnelle du Maroc, renforce cette lecture. Le fait que la Cour n’ait pas donné le sentiment de céder à un quelconque lobbying et qu’elle ait affirmé son indépendance dans l’examen des textes consolide l’architecture de l’État de droit. Dans un environnement régional souvent marqué par la fragilité institutionnelle, cette démonstration de résistance contribue à asseoir la crédibilité du Royaume.

La confiance citoyenne ne se décrète pas, elle se construit. Elle se nourrit de ces moments où l’équilibre des pouvoirs s’exerce réellement, où un projet gouvernemental peut être contesté, amendé ou bloqué sans que cela ne débouche sur une crise systémique. La consolidation de l’État de droit passe par l’acceptation de la contradiction et par la reconnaissance implicite que le pouvoir exécutif n’est pas omnipotent.

Il serait donc réducteur de voir dans cette affaire un simple épisode médiatique. Elle constitue un test grandeur nature de la solidité institutionnelle du pays. Si Mehdi Bensaid a tenté de transformer un revers en démonstration démocratique, le fond du message n’est pas totalement dénué de vérité. Oui, la démocratie prend du temps. Mais ce temps n’est pas seulement celui de la procédure ; il est celui du rapport de forces, du débat public et de la maturation collective.

En définitive, la réforme avortée ou suspendue du Conseil national de la presse rappelle une évidence souvent oubliée : gouverner, ce n’est pas seulement décider, c’est aussi composer. Dans cette composition parfois heurtée se joue la crédibilité des institutions. Et sur ce terrain, le Maroc semble avoir marqué un point en faveur de son propre équilibre démocratique.


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