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Lait perdu et poulets morts : le coût exorbitant du black-out énergétique en Tunisie

Hécatombe économique en Tunisie : l’agriculture et le commerce foudroyés par des coupures d'électricité massives et imprévisibles. Faillite de l’investissement et silence du gouvernement : l’Assemblée dénonce l’absence de nouvelles infrastructures énergétiques depuis 2019. Du dysfonctionnement technique au naufrage de la gouvernance : l’urgence d’un plan de secours pour éviter l’effondrement total du système national.

LA VÉRITÉ


En pleine période de canicule, la Tunisie traverse une crise énergétique et sociale sans précédent. Les coupures d’électricité tournantes, opérées par la compagnie nationale (STEG) pour éviter l’effondrement du réseau, provoquent des pertes colossales dans les secteurs de l’agriculture, de l’agroalimentaire et du commerce. Face au silence du gouvernement, les députés de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) dénoncent une gestion de crise défaillante et un manque chronique d’investissement dans les infrastructures de base.

 

Une hécatombe dans le secteur avicole et laitier

Dans les exploitations agricoles tunisiennes, le bilan des récentes interruptions de courant est particulièrement lourd. À El Fahs, à environ 60 kilomètres de la capitale, une exploitation avicole a perdu près de 90 % de ses volailles en raison de l’arrêt des systèmes de ventilation et d’irrigation. Selon le vétérinaire Hamza Bouchrit, cette catastrophe représente entre 400 et 500 tonnes de viande perdue, pour une facture estimée entre 1,4 et 1,5 million de dinars.

Les infrastructures de secours n’ont pas suffi à endiguer le sinistre. Le groupe électrogène du site, conçu pour un dépannage de quelques heures, a surchauffé face à la durée des coupures et a cessé de fonctionner. À proximité, le secteur laitier subit des dommages similaires. L’éleveur Aziz Bouhejba rapporte avoir dû jeter 1 200 litres de lait, soit six jours de traite, qualifiant ces pertes de « sèches » et impossibles à récupérer.

 

Le secteur commercial et artisanal au bord de la ruine

Les centres urbains ne sont pas épargnés. Les pâtissiers, en pleine saison estivale marquée par les mariages et les célébrations, font face à une situation critique. Samia Diab, présidente de la Chambre de la pâtisserie, témoigne de l’arrêt de son atelier à El Menzah depuis dix jours après avoir jeté d’importantes quantités de matières premières. Elle déplore également des dégâts matériels, comme le moteur de sa chambre froide qui a brûlé sous l’effet des fluctuations électriques.

Cette absence de visibilité sur les horaires de délestage empêche les professionnels de s’organiser. La Conect, organisation patronale majeure, dénonce ce manque de planification qui met en péril des entreprises ayant parfois contracté des prêts pour la saison. Le secteur de la pêche est également touché par ricochet : la hausse du prix de la glace nécessaire à la conservation a entraîné un doublement du prix de certains poissons, comme le maquereau.

 

Les raisons techniques d’un système à bout de souffle

La Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) justifie ces délestages par la nécessité d’éviter un « black-out » général alors que la demande, portée par la climatisation en période de fortes chaleurs, excède les capacités de production. Toutefois, les critiques se cristallisent sur l’imprévisibilité et la durée variable de ces coupures selon les quartiers.

Au Parlement, le député Abderrazak Aouidat a pointé du doigt une stagnation de la capacité productive. Selon lui, la Tunisie n’a installé aucune nouvelle turbine électrique depuis 2019. De plus, la transition vers les énergies renouvelables est jugée trop lente pour compenser les pics de consommation. Cette situation affecte non seulement l’économie, mais aussi l’accès à l’eau potable, les pompes hydrauliques étant dépendantes du réseau électrique, ce qui fragilise les populations les plus vulnérables.

 

Une crise de gouvernance dénoncée par les députés

L’indignation a gagné l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) lors d’une séance plénière tenue lundi. Les députés ont vivement critiqué l’absence de représentants du gouvernement pour répondre de la situation. Pour l’élue Fatma Msseddi, le pays est passé d’un dysfonctionnement technique à une véritable « crise de gouvernance ».

Les parlementaires rappellent que des alertes avaient été lancées. L’Institut tunisien des études stratégiques (ITES) avait publié, il y a deux ans, une étude mettant en garde contre la dégradation de l’indépendance énergétique et les retards d’investissement dans les réseaux. Malgré des recommandations urgentes, le gouvernement n’aurait pris aucune mesure préventive. Le député Riadh Bilal a souligné que l’accès à l’eau et à l’électricité constitue un droit primordial pour le citoyen tunisien, désormais mis à mal par une gestion défaillante des établissements publics.

Cette crise de confiance se double d’une crise sociale. Le député Tarek Rebai a recommandé d’informer honnêtement la population sur la réalité de la dette et de la fragilité des équilibres économiques du pays afin d’éviter l’accroissement des tensions sociales. Pour l’heure, bien que les interruptions semblent avoir diminué d’intensité depuis le week-end, l’absence de stratégie énergétique claire continue de nourrir l’inquiétude des opérateurs économiques.


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