La Syrie : un pays fracturé
Israël bombarde, les minorités fuient
Par Yassine Andaloussi
Depuis l’accession d’Ahmed al-Sharaa au pouvoir en décembre 2024, la Syrie connaît une recomposition politique et sécuritaire brutale, marquée par une explosion des tensions communautaires et une intensification sans précédent des frappes israéliennes. Ce tournant politique, qui a mis fin à plus de deux décennies de règne de la dynastie Assad, a ouvert une brèche dangereuse dans l’équilibre fragile qui maintenait le pays à flot depuis la guerre civile.
L’arrivée d’Ahmed al-Sharaa, issu des rangs de l’opposition sunnite modérée, a été saluée par une partie de la population comme la fin d’un régime autoritaire. Mais ce changement à la tête de l’État a ravivé de profondes fractures identitaires. Les minorités, notamment les Alaouites piliers du pouvoir d’Assad se sont retrouvées isolées, vulnérables et parfois prises pour cible. En mars 2025, plusieurs villages alaouites sur la côte syrienne ont été attaqués par des milices sunnites extrémistes, causant la mort de plus de 1 500 personnes selon une enquête de Reuters. Certaines voix au sein de cette communauté ont même appelé à une intervention étrangère pour garantir leur protection, une situation impensable quelques mois auparavant.
Parallèlement, les Druzes du sud syrien, notamment dans le gouvernorat de Sweida, ont également été pris dans l’engrenage de la violence. Entre le 13 et le 16 juillet 2025, des affrontements d’une intensité rare ont opposé des milices druzes à des groupes armés tribaux, causant plus de 300 morts. Les forces gouvernementales ont tenté d’intervenir, mais leur déploiement a été perçu comme une menace par Israël, qui a alors intensifié ses frappes dans la région.
Depuis le début de l’année 2025, Israël mène une campagne militaire ciblée sur le territoire syrien, justifiée par la nécessité de protéger les minorités, notamment les Druzes, et d’empêcher toute reconstitution d’une menace sécuritaire à ses frontières. Le sud syrien, en particulier les zones de Sweida, Quneitra et Daraa, est devenu le théâtre d’une escalade de frappes.
Le 10 mars, un bombardement massif mené par 22 avions israéliens a visé plusieurs sites militaires dans le gouvernorat de Daraa, détruisant radars, dépôts d’armes et infrastructures militaires. En avril, de nouveaux raids ont ciblé les bases aériennes de T4, Palmyre et Hama, soupçonnées d’abriter des activités pro-iraniennes.
Mais c’est à la mi-juillet que l’intervention israélienne a franchi un nouveau seuil. Le 15 juillet, l’armée israélienne a bombardé plusieurs positions syriennes autour de Sweida. Le lendemain, des frappes d’une ampleur inédite ont visé le cœur de Damas, notamment l’entrée du ministère de la Défense et les abords du palais présidentiel, provoquant la mort d’au moins cinq soldats syriens et blessant une trentaine d’autres. Ces raids visent à forcer le retrait des troupes syriennes du sud et à protéger la population druze.
Israël adopte ici une doctrine militaire assumée, agir préventivement pour garantir la sécurité de ses frontières et jouer le rôle de protecteur des minorités vulnérables face aux excès de la nouvelle gouvernance syrienne ou aux exactions de groupes armés incontrôlés.
Le gouvernement d’Ahmed al-Sharaa semble pris au piège d’une équation impossible, contenir les violences intercommunautaires, réaffirmer l’autorité de l’État sur tout le territoire, et éviter l’escalade avec Israël. Or, la faiblesse des institutions, la fragmentation du tissu militaire et la montée en puissance de milices autonomes rendent toute stabilité utopique.
La tentative d’envoyer l’armée à Sweida, qui a déclenché l’intervention israélienne, illustre cette impasse. Le gouvernement syrien cherche à asseoir sa souveraineté, mais toute manœuvre dans le sud est désormais perçue par Israël comme une ligne rouge franchie.
La situation des Alaouites reste également extrêmement préoccupante. Loin d’être protégés par le nouveau régime, ils sont perçus par une partie de la population comme des complices du régime Assad. Le traumatisme des massacres de mars pèse lourd, et plusieurs observateurs craignent que cette minorité se replie sur elle-même ou cherche un appui extérieur, ce qui fragiliserait encore davantage la cohésion nationale.
La communauté internationale reste pour l’instant prudente. Les États-Unis ont appelé à une “désescalade”, qualifiant les frappes israéliennes de “réactions défensives”. L’Union européenne et la Turquie ont dénoncé la violation de la souveraineté syrienne, tout en s’inquiétant de l’incapacité de Damas à protéger ses propres citoyens.
Ce double langage reflète une réalité géopolitique complexe, face à la déliquescence de l’État syrien, plusieurs puissances régionales semblent prêtes à intervenir pour sécuriser leurs intérêts. L’Iran, discret depuis la chute d’Assad, pourrait profiter du chaos pour réimplanter ses réseaux dans le pays. La Turquie, déjà présente au nord, observe avec inquiétude l’éventualité d’un affrontement élargi entre Israël et des forces proches de Téhéran.
La Syrie de 2025 ne ressemble en rien à celle d’avant. Ce pays, longtemps tenu par un pouvoir autoritaire mais centralisé, est aujourd’hui un territoire morcelé, où les identités communautaires sont exacerbées et où les frontières ne sont plus que des lignes sur une carte. Le président Ahmed al-Sharaa, porté par une promesse de renouveau, affronte une réalité plus sombre : celle d’un pays sans boussole, surveillé depuis le ciel par une puissance israélienne décidée à agir, et traversé au sol par des haines anciennes réveillées par le vide du pouvoir. La reconstruction de la Syrie, politique, militaire et morale, ne pourra se faire que dans l’inclusion, la justice et la rupture avec les logiques vengeresses. Faute de quoi, le pays risque de s’enfoncer dans une nouvelle décennie de chaos.
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