[ after header ] [ Mobile ]

[ after header ] [ Mobile ]

La jeunesse au cœur de la transformation nationale

Par Sanae El Amrani


À l’occasion de la Fête de la Jeunesse et du 62ᵉ anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple, le pays mesure l’exigence d’une génération qui veut des résultats visibles et des institutions à sa hauteur. 26 ans d’impulsions royales ont mis l’éducation, l’employabilité, l’entrepreneuriat, l’innovation et l’engagement citoyen au centre du projet national. Le moment est propice pour dresser un bilan lucide, montrer ce qui fonctionne, corriger ce qui bloque et ouvrir des voies concrètes pour passer de l’intention à l’effet dans la vie de millions de jeunes.

 

 

La Fête de la Jeunesse n’est pas un simple rituel de calendrier. Couplée à la commémoration de la Révolution du Roi et du Peuple, elle prend la dimension d’un rendez-vous fondateur où l’on mesure si la promesse faite aux nouvelles générations se traduit en trajectoires réelles. Depuis 1999, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a fait de la jeunesse un axe central de son règne. De l’Initiative nationale pour le développement humain aux réformes de l’école publique, en passant par les dispositifs de formation professionnelle, d’auto-entrepreneuriat et de soutien à l’innovation, la ligne royale a constamment rappelé que l’avenir du Maroc se joue dans la capacité de ses jeunes à prendre part à la transformation nationale.

Cette dynamique a posé des fondations solides. L’école publique se réforme et la formation professionnelle s’ancre dans les besoins des territoires. Des milliers de jeunes créent leur activité et s’essaient à l’amorçage. Les écosystèmes numériques et industriels gagnent en densité et offrent des portes d’entrée pour des compétences nouvelles. Les réseaux associatifs, les clubs étudiants, les communautés de développeurs et de créatifs structurent un engagement qui ne demande qu’à être reconnu et amplifié.

Reste une ligne de crête à franchir : transformer l’énergie citoyenne en influence réelle sur la décision publique, faire reculer le chômage des premières années de carrière, accélérer l’insertion des diplômés et dégager des perspectives à la mesure des attentes. C’est tout le sens de ce dossier. Il propose une lecture sans complaisance et des réponses opérationnelles, en commençant par le nœud politique de la relation entre la jeunesse et la représentation.

 

Jeunesse et politique : une confiance fragilisée

 

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à un an des prochaines échéances électorales, le taux de participation des jeunes reste un point d’interrogation majeur. Après l’effervescence de 2011, marquée par le mouvement du 20 février et la réforme constitutionnelle, la flamme s’est rapidement estompée. Depuis, l’image du champ politique n’a cessé de se dégrader, plombée par la permanence de figures installées, les scandales de corruption ou encore la multiplication des affaires judiciaires impliquant des élus. À mesure que ces dérives s’accumulaient, c’est le peu de capital confiance qui subsistait qui s’est effrité.

Les enquêtes successives le confirment : une majorité écrasante de jeunes Marocains jugent les partis incapables d’incarner le renouveau. Les organisations de jeunesse, autrefois pépinières de cadres et de futurs leaders, sont désormais affaiblies, contaminées par les mêmes inerties que leurs directions. L’absence de renouvellement crédible nourrit une méfiance profonde et creuse encore davantage le fossé générationnel.

Pour autant, la jeunesse n’a pas déserté la vie publique. Si elle boude les urnes et se détourne des appareils traditionnels, elle réinvestit d’autres espaces. Les associations citoyennes, les collectifs informels, les mouvements locaux mais aussi les réseaux sociaux sont devenus les nouveaux foyers d’engagement. On y observe une capacité à se mobiliser rapidement, à créer des débats et à interpeller directement les décideurs. Ce basculement ne traduit pas une désertion, mais une réinvention des formes de participation.

Ce déplacement d’énergie pose une question simple : comment brancher ces nouvelles formes d’expression sur la décision publique ? Plusieurs chantiers sont ouverts et peu visibles du grand public. Le Maroc a déposé un plan d’action « Open Government » 2024-2028 qui inclut l’élaboration d’une loi sur la consultation publique et des engagements d’ouverture des données de l’État ; ce cadre, s’il est rendu opérationnel au niveau local, peut transformer un commentaire en ligne en contribution instruite et suivie d’effets. Dans le même esprit, un portail national d’e-participation existe déjà ; adossé à des délais de réponse opposables et à des restitutions publiques, il peut devenir un outil de re-légitimation auprès des moins de 35 ans. Le CESE pousse dans ce sens : ses avis récents documentent l’essor des plateformes numériques de participation et l’utilisation concrète de « ouchariko.ma » pour collecter les contributions citoyennes. Autant de briques à connecter, pour que la parole jeune quitte l’entre-soi numérique et pèse sur l’arbitrage institutionnel.     

La reconquête de la confiance passe aussi par des expériences tangibles de citoyenneté. Le service militaire millésime 2025, dont le recensement s’est tenu du 25 avril au 23 juin, met en avant une promesse de formation qualifiante et d’insertion. L’enjeu est d’en faire un sas civique crédible : certifications, passerelles vers l’emploi et mesure publique des sorties positives à un an. C’est le type de levier concret qui peut réhabiliter l’idée d’un État qui tient parole auprès d’une génération pragmatique.    

Le contexte social ajoute une pression d’exigence. Au deuxième trimestre 2025, le chômage des 15-24 ans atteint 35,8 % au niveau national, et frôle la moitié en milieu urbain ; l’indicateur recule trop lentement pour infléchir, à lui seul, la perception d’utilité du politique chez les primo-entrants. Tant que l’accès au premier emploi reste une loterie, l’abstention et la méfiance demeurent des réponses rationnelles à une promesse publique jugée incertaine. Ce diagnostic n’appelle pas seulement des mots, mais des preuves visibles : offres d’insertion tracées, résultats publiés, et reddition de comptes régulière.   

Ce déplacement d’énergie met les partis devant une responsabilité claire : transformer cette vitalité en participation institutionnelle. Mais pour cela, il faudra briser le plafond de verre qui freine l’accès des jeunes aux responsabilités, offrir des modèles inspirants, et surtout produire des résultats visibles. Le désintérêt affiché vis-à-vis des structures partisanes n’est pas une fatalité. C’est le reflet d’un déficit de crédibilité qui pourrait être corrigé par des réformes courageuses et des mécanismes de transparence.

La Banque mondiale elle-même a souligné que l’affaiblissement du contrat social au Maroc est alimenté par une insatisfaction élevée à l’égard de l’action publique. Les jeunes le perçoivent chaque jour : quand les institutions chargées de garantir l’ordre et la loi inspirent davantage confiance que celles censées représenter et exécuter la volonté populaire, c’est toute l’architecture démocratique qui vacille. Restaurer la confiance passe donc par une rupture claire avec les pratiques d’un autre temps, par la lutte contre l’enrichissement illicite, la protection des lanceurs d’alerte et la mise en place de règles strictes contre les conflits d’intérêts.

Autrement dit, la réconciliation des jeunes avec la politique ne viendra pas d’un discours, mais de preuves. Celles qui montrent que leur voix compte, que leurs préoccupations deviennent centrales et que leur énergie citoyenne peut réellement peser sur les décisions qui façonnent leur avenir.

 

Jeunesse et emploi : Un défi national toujours en attente

 

Le marché du travail reste l’un des terrains les plus sensibles pour la jeunesse marocaine. Selon les derniers chiffres du Haut-Commissariat au Plan, publiés en août 2025, le chômage des 15-24 ans atteint 35,8 % au niveau national et dépasse 49 % en milieu urbain. Mais au-delà de ce taux, c’est la baisse continue du taux d’activité des jeunes qui inquiète : à peine un sur cinq est présent sur le marché, signe que beaucoup renoncent avant même d’avoir commencé.

Les initiatives publiques se sont multipliées depuis une décennie. Les programmes Idmaj, Tahfiz et Taehil sont venus compléter le dispositif Forsa ou encore les mécanismes de microcrédit. En 2024, plus de 400.000 jeunes étaient inscrits au registre national de l’auto-entrepreneur. Pourtant, selon Bank Al-Maghrib, moins d’un tiers parvient à maintenir son activité au-delà de deux ans, faute d’accompagnement réel et de débouchés durables. Le financement bancaire ciblé reste marginal : à peine 8 % des porteurs de projets de moins de 35 ans ont pu bénéficier d’un crédit en 2023, malgré la garantie publique via le programme Intelaka.

L’État affiche désormais une ambition nouvelle avec le Plan national de l’emploi 2030, lancé à l’été 2025, qui promet 1,45 million de créations nettes. Mais les projections du Policy Center for the New South rappellent qu’un tel résultat nécessiterait une croissance annuelle de 7 à 8 %, très loin du rythme actuel. À défaut, le risque est d’accumuler les écarts entre promesses et réalité, accentuant la défiance des jeunes envers l’action publique.

Pourtant, des poches d’opportunités émergent. L’industrie automobile, premier exportateur du pays, prévoit 100.000 recrutements supplémentaires d’ici 2030, en particulier dans les batteries électriques et l’ingénierie logicielle. Les énergies renouvelables, qui mobilisent déjà 20 % du mix électrique national, ouvrent des centaines de postes de techniciens spécialisés dans le solaire et l’éolien. Dans le digital, l’offshoring et l’intelligence artificielle attirent de nouveaux investisseurs étrangers : à Casablanca et Rabat, plusieurs centres de données et plateformes de services recrutent des profils jeunes, polyglottes et formés aux métiers du numérique.

L’enjeu est de transformer ces niches dynamiques en leviers massifs. Cela suppose un effort inédit de formation, orienté vers les compétences réellement demandées par ces filières. Le système d’orientation scolaire et universitaire doit cesser d’envoyer des milliers de jeunes vers des filières saturées, tandis que les régions doivent adapter leurs plans de formation aux besoins locaux. L’emploi des jeunes à Marrakech n’a pas la même structure que celui de Tanger ou de Dakhla, et c’est à cette échelle que les politiques doivent être pensées.

Le défi est immense, mais il conditionne l’avenir du pays. Chaque insertion réussie, chaque projet qui devient une entreprise viable, chaque jeune qui trouve un emploi durable constitue une preuve que le système peut fonctionner. Ce sont ces preuves tangibles, plus que les slogans, qui redonneront confiance à une génération en attente de perspectives concrètes.

 

Éducation et compétences : Le pari de l’avenir

 

La réforme de l’éducation est l’un des chantiers les plus lourds hérités par le Maroc, et elle concerne directement la jeunesse. Depuis 1999, l’État multiplie les plans pour moderniser l’école publique, améliorer l’accès à la formation professionnelle et relever le niveau universitaire. Pourtant, les résultats restent contrastés : en 2024, les évaluations internationales PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves, piloté par l’Organisation de coopération et de développement économiques – OCDE) plaçaient encore les élèves marocains en bas du classement en mathématiques et en compréhension de lecture, malgré les milliards de dirhams investis dans le système. 

Ce constat ne signifie pas pour autant que les Marocains manquent de talent en mathématiques : le pays forme régulièrement des lauréats de haut niveau, présents dans les grandes écoles d’ingénieurs et distingués aux olympiades scientifiques internationales. La faiblesse pointée par PISA traduit plutôt la fracture entre une élite brillante et la moyenne nationale, largement pénalisée par les inégalités sociales, territoriales et la difficulté à appliquer les connaissances à des situations concrètes.

La fracture éducative s’exprime surtout par l’inégalité territoriale. Dans les villes, l’offre privée attire une partie des classes moyennes, tandis que dans le monde rural, l’école souffre encore d’abandon scolaire, de déficit d’enseignants et de manque d’infrastructures. Selon l’UNICEF, près d’un quart des enfants marocains abandonnent le cycle scolaire avant d’obtenir le diplôme du collège. Cela représente des centaines de milliers de jeunes en risque de décrochage, et donc de basculement vers l’inactivité.

Pourtant, les mutations en cours ouvrent aussi des perspectives inédites. Le Maroc a lancé en 2023 une réforme ambitieuse de la formation professionnelle, avec la création de « Cités des métiers et des compétences » dans chaque région. Ces campus visent à former chaque année 400.000 jeunes aux métiers en tension, qu’il s’agisse des énergies renouvelables, du tourisme, de la santé ou du digital. Les premiers retours montrent un engouement fort, avec des filières saturées dès l’ouverture des inscriptions, notamment dans le numérique et l’industrie automobile.

Un autre enjeu central est celui des langues et des compétences transversales. L’enseignement de l’anglais progresse : en 2025, le ministère de l’Éducation a annoncé que la langue sera généralisée dès le collège à l’horizon 2027. Ce basculement linguistique, qui accompagne déjà l’essor des écoles privées anglophones, constitue une révolution silencieuse dans un pays longtemps partagé entre arabe et français. La maîtrise de l’anglais devient ainsi un atout pour accéder aux métiers mondialisés du digital, des sciences et de l’ingénierie.

Mais la réforme éducative ne peut se limiter aux contenus scolaires. Les employeurs soulignent depuis plusieurs années l’importance des « soft skills » : capacité à travailler en équipe, créativité, esprit critique, leadership. Le déficit est particulièrement marqué chez les jeunes diplômés, qui disposent souvent de connaissances théoriques mais peinent à s’adapter aux exigences des entreprises. C’est pourquoi certaines universités et écoles supérieures commencent à intégrer des modules de développement personnel et d’entrepreneuriat dans leurs cursus.

Le pari éducatif est enfin numérique. La pandémie a révélé l’importance des plateformes d’apprentissage à distance, mais aussi les inégalités d’accès. Aujourd’hui, plusieurs initiatives publiques et privées tentent de combler ce retard, comme la mise en place de bibliothèques numériques nationales et surtout le développement de cours en ligne ouverts à tous. Ces cours, connus internationalement sous le nom de MOOCs (Massive Open Online Courses), permettent à un étudiant ou un jeune actif de suivre une formation à distance sans avoir besoin d’intégrer une école ou une université en présentiel. Au Maroc, des initiatives émergent déjà : la plateforme « Maroc Université Numérique », lancée par le ministère avec des contenus produits par l’Université Mohammed V de Rabat ou l’INPT, propose des modules accessibles gratuitement ; l’Université Mohammed VI Polytechnique et l’Université Internationale de Rabat diffusent aussi des cours numériques pour leurs étudiants et un public élargi ; enfin, des start-up comme Kezakoo ou Smartprof offrent des contenus interactifs destinés aux lycéens et étudiants, avec un succès grandissant depuis la crise sanitaire.

Si l’éducation est un pari, c’est parce que ses résultats se mesurent sur une génération entière. Le Maroc joue ici son avenir : la qualité de son école déterminera la qualité de son économie, de sa citoyenneté et de sa démocratie. Réussir cette réforme, c’est donner aux jeunes Marocains non seulement des diplômes, mais surtout des clés pour devenir acteurs d’un monde en transformation rapide.

 

Entrepreneuriat des jeunes : Entre rêve et obstacles

 

Au Maroc, l’entrepreneuriat est devenu le mot-clé d’une génération qui cherche à tracer sa propre voie. Les campagnes de sensibilisation, les concours de start-up et les financements publics ont multiplié les success stories, donnant l’image d’une jeunesse inventive et audacieuse. Mais derrière les vitrines et les discours officiels, la réalité est plus contrastée : créer son entreprise reste un chemin semé d’embûches pour la majorité des jeunes.

Les chiffres le montrent clairement. En 2024, plus de 400.000 jeunes étaient inscrits au registre de l’auto-entrepreneur. Pourtant, selon Bank Al-Maghrib, moins d’un tiers maintiennent leur activité au-delà de deux ans. Le manque d’accompagnement, la difficulté d’accéder à des marchés stables et la fragilité des financements expliquent cette mortalité élevée. Le programme Intelaka, lancé en 2020 avec l’objectif de démocratiser le crédit bancaire, a certes facilité l’accès à des financements pour plusieurs milliers de jeunes, mais les remboursements restent problématiques dans un contexte de demande insuffisante et de concurrence accrue.

Les freins sont multiples. L’accès au financement demeure le premier obstacle : selon une enquête de la CGEM en 2025, plus de 60 % des jeunes porteurs de projets déclarent avoir abandonné leur idée faute de soutien bancaire. Vient ensuite le poids des procédures administratives, souvent perçues comme lentes et décourageantes. À cela s’ajoute un facteur culturel : dans beaucoup de familles, l’entrepreneuriat reste considéré comme risqué, voire marginal, face à la recherche d’un emploi stable dans l’administration ou une grande entreprise.

Pourtant, certains secteurs offrent de véritables opportunités. Le numérique reste le terrain de jeu privilégié : start-up de e-commerce, services financiers digitaux, plateformes de formation ou applications de mobilité se multiplient dans les grandes villes. Les énergies renouvelables, portées par la stratégie nationale, attirent également des jeunes ingénieurs et techniciens qui développent des solutions locales adaptées aux territoires. Enfin, l’agroalimentaire et le tourisme rural connaissent une effervescence, avec des jeunes qui innovent dans la valorisation des produits locaux ou l’hospitalité verte.

La diaspora joue ici un rôle déterminant : de jeunes Marocains formés à l’étranger reviennent avec des idées, des réseaux et parfois des capitaux. Plusieurs start-up marocaines ayant levé des fonds ces dernières années ont été créées par des profils binationaux ou par des jeunes rentrés au pays après un passage en Europe ou en Amérique du Nord. C’est un capital précieux, encore sous-exploité, qui pourrait être davantage encouragé par des politiques de retour et d’incitation.

Si l’entrepreneuriat est une promesse, il ne peut être tenu que s’il devient une option viable pour une majorité et non une minorité. Cela suppose de renforcer les incubateurs régionaux, d’investir dans l’accompagnement personnalisé et de donner une vraie visibilité sur les marchés publics aux jeunes entreprises. L’objectif n’est pas seulement de multiplier les inscriptions au registre de l’auto-entrepreneur, mais de transformer ces initiatives en entreprises durables, créatrices de valeur et d’emplois.

L’histoire récente du Maroc prouve que la jeunesse n’a pas peur d’oser. Encore faut-il que son audace trouve un écosystème capable de l’accueillir, de la protéger et de la propulser. Sans cela, l’entrepreneuriat restera une belle vitrine pour les rapports officiels, mais une désillusion pour ceux qui en font l’expérience au quotidien.

 

Diaspora jeune : Un pont stratégique pour le Maroc

 

Chaque été, l’opération Marhaba illustre l’ampleur des liens entre le Maroc et sa diaspora : plus de trois millions de Marocains franchissent la Méditerranée pour rejoindre leur pays d’origine. Mais au-delà des retrouvailles familiales, c’est une ressource stratégique qui se joue. La nouvelle génération issue de la diaspora ne se limite pas aux transferts financiers, estimés à plus de 114 milliards de dirhams en 2024, soit l’une des premières sources de devises du pays. Elle incarne aussi un capital immatériel fait de compétences, de réseaux et d’innovation.

La jeunesse marocaine de l’étranger est aujourd’hui surreprésentée dans les secteurs porteurs comme l’ingénierie, l’intelligence artificielle, les biotechnologies, la finance verte ou la transition énergétique. Beaucoup de ces jeunes, formés dans les universités européennes, canadiennes ou américaines, veulent transformer leur expertise en projets concrets au Maroc. L’essor des pôles de recherche de Benguérir et de Rabat, mais aussi des incubateurs régionaux, ouvre de nouvelles passerelles pour ce retour des compétences. En 2025, le ministère de l’Enseignement supérieur a d’ailleurs lancé un programme de « chaires associées » permettant à des chercheurs marocains de l’étranger d’intervenir dans les universités locales plusieurs mois par an.

Sur le plan entrepreneurial, la diaspora a déjà prouvé son rôle moteur. Plusieurs start-up marocaines ayant levé des fonds à l’international, notamment dans la fintech, la logistique ou l’agritech, comptent parmi leurs fondateurs de jeunes Marocains formés à l’étranger. Leur capacité à mobiliser des investisseurs et à introduire des standards internationaux contribue à moderniser l’écosystème local. Un exemple frappant est celui des jeunes ingénieurs de la diaspora qui ont lancé, en 2024, une solution d’irrigation connectée adoptée par des coopératives agricoles dans le Souss.

La dimension culturelle est tout aussi essentielle. Dans la musique, le cinéma, le sport ou les arts numériques, les jeunes Marocains de la diaspora façonnent des identités hybrides qui circulent entre l’Europe et le Maroc. Leur succès à l’international projette une image d’un Maroc créatif, ancré dans ses racines mais ouvert sur le monde. Ce capital symbolique, souvent négligé, participe à renforcer l’attractivité du pays auprès des touristes, des investisseurs et des étudiants étrangers.

Mais cette ressource reste largement sous-exploitée. Une enquête du Policy Center for the New South en 2024 révèle que près de 70 % des jeunes Marocains résidant à l’étranger se disent prêts à contribuer à des projets au Maroc, mais que seuls 15 % affirment avoir trouvé un dispositif clair pour les accompagner. Les lourdeurs administratives, l’opacité de certains circuits et le manque de relais institutionnels sont souvent cités comme des freins majeurs.

Le défi est donc de maintenir le lien affectif de la diaspora avec son pays d’origine, tout en bâtissant un cadre incitatif pour transformer ce lien en contribution structurante. Cela suppose des mécanismes transparents pour investir, des programmes ciblés pour l’innovation scientifique et entrepreneuriale, et un accompagnement personnalisé pour les jeunes porteurs de projets. Si le Maroc réussit à valoriser pleinement cette ressource, il ne se contentera plus de recevoir des transferts financiers. Il disposera d’un vivier mondial de talents connectés, capables d’ouvrir des marchés, de transférer des savoir-faire et de renforcer son rayonnement international.

 

Jeunesse et culture : L’autre front de l’émancipation

 

La jeunesse marocaine ne se définit pas uniquement par ses défis scolaires ou professionnels. Elle est aussi en train de transformer en profondeur le paysage culturel et artistique du pays. Cette transformation se joue autant dans les espaces institutionnels que dans la rue, sur les scènes numériques ou dans les quartiers populaires. Elle façonne un imaginaire collectif nouveau, où la créativité devient une forme d’affirmation et d’émancipation.

Dans la musique, le rap et le hip-hop dominent aujourd’hui la scène urbaine. Des artistes issus de Casablanca, Rabat ou Tanger remplissent des stades et cumulent des millions de vues sur YouTube et Spotify. Cette musique, longtemps marginalisée, est devenue une voix générationnelle qui exprime les frustrations mais aussi l’énergie de la jeunesse. Elle s’exporte au-delà des frontières, donnant une visibilité internationale au Maroc contemporain.

Le cinéma connaît également une dynamique portée par des jeunes réalisateurs et scénaristes. La montée des festivals régionaux, soutenus par le Centre cinématographique marocain, permet de donner une plateforme à des films qui racontent les réalités locales. En 2024, la production marocaine a dépassé la cinquantaine de longs-métrages, un record historique. Beaucoup de ces projets portent la signature de cinéastes de moins de 40 ans, preuve que la relève est déjà là.

Les arts visuels et numériques prennent aussi une place croissante. Le street art s’impose dans les grandes villes avec des fresques monumentales qui redessinent l’espace urbain. À Rabat, le festival Jidar attire chaque année des graffeurs internationaux et des jeunes talents marocains qui réinventent les murs de la capitale. Parallèlement, l’essor des créateurs de contenu digital, vidéastes, podcasteurs et influenceurs fait émerger une nouvelle scène culturelle. Leurs productions circulent rapidement, créant des tendances et ouvrant des débats sur des sujets sociaux, politiques ou identitaires.

La culture est aussi un terrain d’opportunités économiques. L’économie créative représente aujourd’hui près de 2,5 % du PIB national, selon le ministère de la Culture, et emploie des milliers de jeunes dans la musique, le cinéma, le design ou les jeux vidéo. Des incubateurs spécialisés dans les industries culturelles et créatives ont vu le jour à Casablanca et Marrakech, accompagnant des porteurs de projets qui transforment leur passion en métier.

Pourtant, cette vitalité culturelle se heurte à des contraintes persistantes. Les financements restent insuffisants et concentrés sur quelques grandes villes, alors que les talents foisonnent dans tout le pays. L’accès aux espaces de création est souvent limité et les jeunes artistes peinent à trouver une reconnaissance institutionnelle. Beaucoup dépendent encore des réseaux sociaux pour exister, faute de circuits structurés de diffusion et de rémunération.

Mais la jeunesse ne se résigne pas. En s’appropriant les outils numériques, en créant des collectifs et en tissant des collaborations internationales, elle invente ses propres voies. Cette créativité n’est pas seulement esthétique, elle est politique au sens large, car elle permet à des jeunes de s’exprimer, de questionner et d’exister dans l’espace public. C’est sur ce front culturel que s’expérimente une autre forme d’émancipation, moins visible que les réformes scolaires ou économiques, mais tout aussi décisive pour l’avenir du Maroc.


À lire aussi
commentaires
Loading...
[ Footer Ads ] [ Desktop ]

[ Footer Ads ] [ Desktop ]