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    Par:  

    Mounir Serhani

  • 07 septembre 2021  à 09:13
  • Temps de lecture: 8 minutes
  • CULTURE«La dignité du présent», cinquième essai de philosophie de Abdelhak Najib

    «La dignité du présent», cinquième essai de philosophie de Abdelhak Najib
    Abdelhak Najib. La dignité du présent. Philosophie. Éditions Orion. 300 pages. Septembre 2021.

    L’écrivain et philosophe, Abdelhak Najib vient de publier un nouvel ouvrage philosophique très actuel. Après « La rédemption par le péché », « Coronavirus, la fin d’un monde », « Et que crève le vieux monde ! » et « La fin du chant de la terre », il signe aux Éditions Orion, un cinquième essai d’une belle facture, dans la droite lignée de penseurs tels que Friedrich Nietzsche et Emil Michel Cioran. Un essai solide qui installe son auteur comme le philosophe incontournable de sa génération.

    Ce livre vient compléter, d’une certaine manière, celui qui l’a précédé : « Et que crève le vieux monde !». Les deux ouvrages participent d’un même élan : celui de la dignité de l’individu dans un monde qui veut l’écraser et l’assujettir. Ils complètent un troisième volet, qui porte le titre de «La fin du chant de la terre» pour clore cette trilogie philosophique très actuelle, au cœur des grandes questions qui se posent à l’humanité aujourd’hui. Abdelhak Najib, riche d’une grande culture philosophique adossée à des études approfondies avec, à la clef, une thèse universitaire sur Friedrich Nietzsche et les présocratiques, fait ici le constat sans appel de la fin d’un monde et de la mise en place d’un autre monde dont on ignore encore les contours. Un monde qui se façonne au jour le jour suivant d’autres paramètres tels que l’économie, la croissance, le progrès, la politique couplée à la pensée unique, à la dictature de la démocratie, à l’érosion des valeurs humaines et à la mise sur pied d’une morale de l’embrigadement et de l’instrumentalisation. Intitulé : «La dignité du présent», cette réflexion pose la question de l’individu, encerclé de toutes parts par l’hégémonie de la technologie, par le mensonge religieux, par la médiocrité culturelle, par la peur et l’angoisse, nées toutes les deux d’une manière de gouverner le monde en y semant des graines anxiogènes pour tenir les populations sous le joug de l’insécurité pour mieux les cerner, pour mieux les mater, pour mieux les guider à l’abattoir des jours. Cet essai philosophique pose la question du conflit entre l’individu comme électron libre au sein de la société et cette même communauté qui veut l’obliger à s’aplatir pour ressembler à tous les autres. Cet élan vers la différence voulu et revendiqué par l’individu se voit menacé et attaqué par tous les moyens dont disposent les régimes : la politique et ses errances, le dogme et ses mensonges, la finance et ses fausses promesses.

    L’individu face à la communauté

    Que reste-il à l’individu dans un monde fini, un monde agonisant se rattachant encore aux derniers soubresauts d’une pathologie incurable qu’est le chaos ? interroge le philosophe. L’homme qui fait de la dignité du présent sa volonté de puissance et sa promesse de tous les lendemains quelles que puissent être leurs aspects et leurs textures, est cet individu qui peut construire son territoire au milieu du chaos. C’est cet individu qui croit en son essence humaine, qui refuse de céder à toutes les sirènes du faux progrès, qui s’accroche à son humanité et se dote d’une santé de malheur pour faire face à tous les ennemis dont accouche la postmodernité moribonde. Que peut faire un homme seul face à une humanité hagarde et errante ? Abdelhak Najib nous répond qu’il peut marcher en inventant son chemin, il peut compter sur sa volonté, il peut faire confiance à son élan de vie, à sa capacité de tout accepter en endurant le pire, parce qu’il a justement le goût du tragique et l’appétit du chaos. Cet individu irréductible qui tient tête à tout le monde, à la barbarie politique, aux populismes, aux appels à la similitude, aux incitations à se renier pour faire partie du troupeau que l’on mène à la boucherie, cet individu vit selon son cœur. Il refuse l’instrumentalisation. Il se bat contre la médiocrité ambiante, érigée en modèle et en exemple. Il rejette toute forme de soumission au nom d’un quelconque credo, inventé de toutes pièces pour contenir les hommes et les mener comme du bétail remplir leurs fonctions avant d’atteindre leurs dates de péremption, avant de finir à la casse des hommes soumis et serviles. Cet homme qui croit en la dignité de sa vie est un solitaire. Il s’isole pour ne jamais se compromettre. Il reste en retrait. Il observe. Il se tient à l’écart. Il ne fraye avec personne. Il a pour unique viatique son esprit libre. Il compte sur sa puissance de vouloir. Il relève tous les défis. C’est un homme du danger. Un homme des extrêmes qui n’hésite pas à donner sa vie pour sa pensée et pour ce que son cœur porte comme amour pour cette vie.

    L’Homme du gai désespoir

    Abdelhak Najib souligne que cet homme nouveau sait qu’il lui faut préférer tous les enfers nourris de sa tragédie aux paradis artificiels, fruits de l’unique fantasmagorie encore en vigueur, celle de faire miroiter un faux-bonheur, dans un monde finissant. Ce faux-bonheur est une léthargie lourde, c’est une anesthésie générale sans aucune promesse de réveil. Sans aucun espoir d’éveil. Ce qu’il faut retenir, c’est que nous avons le droit de perdre, mais nous n’avons pas le droit de nous faire surprendre par l’hostilité d’un monde qui craint la force, qui abhorre la puissance, qui refuse le dépassement. Un monde qui se vautre, un monde qui rampe, un monde qui suinte la crasse de siècles de soumission. Un monde qui court très vite pour rester sur place. Nous sommes des adeptes de la réactance. Nous sommes résilients. Nous nous suffisons à la tragédie de notre existence. Nous chérissons notre vulnérabilité face à l’inéluctable. Mais c’est sur elle que nous bâtissons notre résistance à l’homogénéité des êtres. Nous sommes réfractaires à l’ordre établi. Nous sommes des gens du «non». Mais nous sommes aussi les gens du «oui» à tous les destins. Ceux qui détruisent, ceux qui annihilent, ceux qui préparent le nouveau sur les décombres du vieillot. Nous sommes du lendemain. Nous chantons avec toutes les aurores l’hymne à un Homme du pire, un Homme de l’irréversible, un Homme du désastre.

    La philosophie du refus

    L’auteur insiste sur le fait que nous avons refusé toutes les atteintes à notre passé pour justifier un présent douteux. Nous récusons tout crime contre le futur. Nous revendiquons notre dissolution dans un monde de véracité, un monde régi par la volonté d’aller au-delà de soi. Un monde où l’on tourne le dos aux foules, où l’on marche à contre-courant, où l’on invente son sentier au fur et à mesure que nos pas foulent un sol désiré, une terre de changement. Car seul le changement est notre allié dans un monde décliné en sérigraphies assassines.
    Dans un monde effondré, seul demeure le dépassement de soi dans la douleur, dans l’acceptation de ce qui nous lamine, de ce qui nous écrase, de ce qui nous pétrit de puissance nouvelle. Dans un monde de codes et de numéros en série, seule la clandestinité et l’anonymat peuvent nous servir de territoire. Nous servir de terre brûlée, de terre de cendres d’où jaillit notre étincelle.
    Dans ce chaos digitalisé, dans ce cauchemar numérisé, seuls ceux qui ont une santé de serpent, ceux qui vivent à même le macadam, ceux qui raclent tous les fonds, ceux qui n’hésitent pas à boire à la source du mal, ceux-là seuls portent en eux notre présence future, notre éternel retour. Seul cet individu qui célèbre le présent en en faisant son assise mobile pour comprendre son passé et percevoir son avenir, est capable de vivre et non de survivre, à même les heures, en faisant du temps allié son ancrage dans tous les espaces. C’est cet homme qui forge demain, parce qu’il aime son présent et le vit dignement.
    Nous sommes là face à un livre qui bouleverse, qui secoue, qui remet les pendules à l’heure dans une maîtrise de son sujet, apportant des éléments solides de réponse à toutes les interrogations qui sont posées le long de ces pages. Avec un style au hachoir, le tout dans un phrasé efficace dont l’auteur a le secret, cet essai philosophique s’installe déjà comme le récit d’une époque où le doute le dispute au désespoir. Un texte puissant et sans concessions.

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