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«La dernière guerre du soldat inconnu», le nouveau roman de Abdelhak Najib

Le neuvième cercle des Enfers

Les Éditions Orion, restructurées autour d’une nouvelle direction et un nouveau staff international, publient le dernier roman de l’écrivain et journaliste, Abdelhak Najib. «La dernière guerre du soldat inconnu» est un roman très actuel qui décrit l’errance des régimes arabes. C’est un roman qui traite de la malédiction du pétrole et du gaz, dans des républiques bananières, qui voient des complots à tous les coins de rue imposant aux populations des dictatures anachroniques et indéboulonnables. Poignant.

C’est un texte grinçant. C’est un écrit cynique. C’est un roman d’une ironie noire et implacable. Dérision, autodérision, caricature, passage au crible de l’Histoire, des personnages d’une grande simplicité dans leur complexité, une intrigue hilarante et un imaginaire débridé, une atmosphère surréelle, une ambiance sur le fil… Ce sont là les ingrédients d’un roman solidement construit, dans un style décapant, comme on l’a déjà vu avec d’autres œuvres de Abdelhak Najib, de «Les territoires de Dieu» à «La mort n’est pas un nouveau soleil» en passant par «Le printemps des feuilles qui tombent» ou encore «Le labyrinthe de l’archange», décliné en trois tomes de 2000 pages, livrées telle une saga sur la condition humaine. Cette même condition que l’on retrouve ici dans «La dernière guerre du soldat inconnu» qui raconte l’histoire d’un deuxième-classe, nommé Larbi (l’onomastique a une grande importance pour bien lire ce roman), que l’on peut aussi lire «l’Arabe», qui s’en va-t’en guerre pendant dix longues années dans un désert. Il attendra tout ce temps un ennemi qui ne viendra jamais. Avec un autre soldat, nommé Allal, ils échappent de justesse à la folie sur ses infinies étendues de sable. Mais avant de rentrer chez lui, Larbi saute sur une mine et se fait arracher une jambe. Il n’aura tiré aucune balle pendant dix ans, mais il laisse une partie de son corps dans ce désert sans nom.

Un complot dans le désert

En retrouvant son quartier et sa famille, Larbi se retrouve très vite embarqué dans une histoire qui prend des proportions nationales et internationales, avec un état de siège, une guerre qui se prépare, des armées prêtes à en découdre, avec des renforts étrangers… Le tout à cause de la mise sur socle, devant la maison de Larbi, d’une jambe en bois, finement sculptée par un ami menuisier, en présence de quelques amis et voisins du soldat. Une petite cérémonie intime comme un hommage à ce deuxième-classe qui a tout de même laissé une jambe en tribut à une guerre dont il ignore et les causes et les finalités, et qui n’a jamais eu lieu, du moins pour lui et son acolyte. C’est là que le roman prend une tournure à la fois inattendue et loufoque. Cette pièce de bois qui ressemble à une jambe, plantée dans le sol, en face de chez Larbi, cause un branle-bas de combat dans les arcanes de l’État. Les agents de la république pétrolière, arabe et socialiste y voient un complot et le début d’une révolution visant à faire tomber le régime militaire en place. Les événements s’emballent, et ce qui a été censé être une rigolade autour d’un thé entre voisins devient le centre nerveux d’une révolution qui mobilise toute l’armée avec tous ses réservistes, des généraux, des caporaux, des hélicoptères, des avions de chasse, des chars, des tanks, des obus et des missiles pointés sur le quartier de Larbi dont l’affaire a fait le tour du pays et a ameuté des millions de sympathisants des quatre coins de la république qui sont venus l’assister et le soutenir face aux menaces des militaires.

Dictatures pétrolières

S’ensuivent des pourparlers, des négociations, des tractations, des menaces, des escarmouches, des face-à-face… Tout un bouleversement qui fait vaciller les fragiles piliers de ce pays arabe, géré par une junte militaire qui contrôle le pétrole et le gaz et s’adonne à tous les trafics écrasant les citoyens, réduits au silence et à l’oppression. Quand on fait défiler les pages de ce roman où l’on rit jaune, on devine bien de quelle région de cette triste Arabie nous parle l’auteur. Certains y verront l’Algérie, mais c’est aussi le cas de la Libye ou des riches États pétroliers du Golfe arabique. À ce propos, l’auteur ouvre son roman avec cet avertissement : «Les actions et les situations de ce roman se déroulent dans une république arabe entre le Golfe persique et le désert du Sahel. Le décor où prend corps ce récit se situe dans un territoire immense contrôlé par une junte militaire qui profite de la manne du pétrole et du gaz, qui s’enrichit sur le dos des populations écrasées et livrées à elles-mêmes, et qui voit des complots s’ourdir partout accumulant les armes et se préparant à des guerres qui n’ont jamais lieu. Toute ressemblance avec des personnages vivants et réels est volontaire !»
Gabegie, corruption, tyrannie, despotisme, oppression, répression, obscurantisme, arriérisme, attardisme, nihilisme et mort de toute liberté dans une contrée désertique où l’on cultive la culture du complot et la menace des révolutions voyant dans chaque citoyen un ennemi du régime à abattre. Alors, quand un soldat érige une jambe en bois devant chez lui, les autorités y voient la célébration d’un monument et un appel ouvert à la révolution, alors que Larbi et les siens sont à dix mille lieues de penser à une quelconque révolte ou encore à un désir de voir la dictature pétrolière tomber. Ce sont de simples citoyens qui vivent leur vie loin de tous ces micmacs politiciens et qui, malgré eux, deviennent les leaders d’une révolution inventée de toutes pièces.

Les chemins de la liberté

La suite de ce roman, à la fois dense et serré dans son étau, écrit avec maîtrise, ficelé dans sa légèreté déroutante, se déroule comme un film noir sur fond d’espionnage, de tragi-comédie, le tout teinté de surréel et d’un zest d’onirisme fantastique qui octroie à ce récit toute sa force et sa pertinence. On sent l’auteur, Abdelhak Najib, prendre un malin plaisir à forcer certains traits, à faire des anecdotes, à se moquer de ces généraux démoniaques et paranoïaques dont les noms sont révélateurs (Sghir et Zizi), à laisser de côté l’intrigue, pendant un moment, pour donner corps à un monologue entre l’homme et lui-même, sans oublier les réparties qui sont d’une infaillible justesse de propos et de concision. Comme dans ce passage où l’on évoque Allal, l’ami de Larbi, qui a partagé avec lui les dix années d’errance dans le sable: «Ce que le soldat Allal veut faire comprendre à ses amis est simple. Il veut leur dire que c’est l’idée du voyage qui mène un homme vers qui il est. Et la guerre fait partie de ces grandes aventures de la vie qui peuvent nous révéler qui nous sommes véritablement. Ce que le soldat Allal veut expliquer à ses acolytes, c’est qu’il faut garder une chose présente en continu à l’esprit. Cette chose nous dit que les grands chemins ne se découvrent qu’au prix d’une belle errance. Il faut se tromper encore et encore. Il faut faire fausse route encore et encore. Il faut se perdre par monts et par vaux encore et encore. Il faut prendre des raccourcis. Il faut opter pour des chemins de traverse. Il ne faut pas hésiter l’ombre d’une seconde d’emprunter des cul-de-sac, de faire toutes les impasses. Il faut savoir grimper tous les cols. Il faut aussi savoir sauter d’une cime à l’autre. Il faut jouer au funambule et risquer sa peau dans chaque pas…» Peut-être qu’au bout, les uns et les autres pourraient trouver les traces de leur liberté ou une certaine idée sur l’existence qui se moquera toujours des humains les plongeant dans les folies, dans la démesure, dans l’invention du mal à défaut d’être capable de donner corps au bien.

«La dernière guerre du soldat inconnu». Abdelhak Najib. Éditions Orion. 240 pages. Octobre 2022. Disponible en librairie

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