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La crise des valeurs

Hajar Moussalit El Alaoui


“ Je me rappelle de cette dame brodeuse à Marrakech rétorquant avec un air calme et méprisant, à la jeune fille qui venait de lui demander une petite broderie pour son petit haut, trop décolleté pour notre artisane, qu’elle ne brodait pas pour les « motabarrijate » (celles qui s’exhibent). Je me rappelle aussi de ce vendeur de maroquinerie à Tétouan, qui après avoir ignoré intentionnellement les propos d’une jeune dame, lui a riposté qu’il ne voulait pas qu’une dame sans voile lui adresse la parole (nti be’da ma’amlachi sebniya). Je me rappelle également de ce touriste américain qui était venu voir la réceptionniste de son hôtel pour lui demander le sens du mot (kâfir) qui revenait souvent dans la bouche de l’artisan sculpteur de bois en s’adressant à son apprenti tout en faisant allusion au touriste qui contemplait un objet artisanal. Je me rappelle de tant d’autres histoires comme celles-ci qui illustrent une Société qui s’improvise moralisatrice au nom de l’islam. Mais je ne retiendrai que ces trois exemples parce qu’ils ont ceci de particulier qu’ils expriment l’état d’esprit des artisans à l’époque d’un « néo-islam » imprégné de wahhabisme et de salafisme. Cette mouvance religieuse qui met à mal l’art et le beau ainsi que leur portée symbolique, et les marque du sceau de l’interdit et de la (bid’a) (l’innovation blâmable). L’artisan se perd, tiraillé entre ce nouvel islam et un Etat qui peine à préserver un patrimoine civilisationnel et à garantir une saine transmission. Un État qui, même avec les meilleures intentions du monde, contribue sans le savoir à une mise en exotisme et une folklorisation par le biais d’institutions gouvernementales, incapables d’approcher ces arts dans leurs aspects qualitatifs et spirituels, se contentant d’élaborer des centaines de stratégies qui s’articulent autour de milliers d’axes quantitatifs.

Si cette brodeuse, ce maroquinier ou ce sculpteur de bois avait pu assimiler le rapport de la religion, au nom de laquelle ils excluent toute altérité possible, à l’art qu’ils exercent. Si seulement ils savaient que les arts traditionnels islamiques sont les arts de l’islam au degré de Al Ihsâne, c’est-à-dire au degré de la réalisation spirituelle qui place le musulman sur la voie de la Connaissance (adorer Allah comme si tu le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit incontestablement). Si seulement ils savaient que la voie d’Al Ihsâne, c’est aussi la voie de ses variantes sémiotiques à savoir, le sens de la beauté absolue, la perfection, la bienfaisance, la charité, le bel agir, la grâce, la vertu, le bien etc.

L’objet des arts traditionnels islamiques exprime, certes l’image finale qui fait montre d’une utilité fonctionnelle et d’une certaine beauté de formes et de couleurs. Il atteste d’une maitrise et d’un savoir-faire techniques. Il ne faut toutefois pas omettre qu’il fut un temps où, en plus de ces aspects, l’objet des arts traditionnels incarnait des principes qui témoignent d’une correspondance ininterrompue entre l’aspect spirituel et l’aspect technique et esthétique. L’œuvre de l’art traditionnel était considérée par l’artisan d’antan comme un réceptacle du beau, un objet de perfectionnement où se rencontrent connaissance et amour. C’est ce qui explique la prédominance d’un ensemble de valeurs dans le milieu des artisans comme la droiture (al ma’qoul), la confiance (an-niya), la parole donnée (al kalma), la satiété (al qanâ’a) la sincérité (al ikhlâs) ou véracité (aç-çidq) ou encore la pauvreté spirituelle et l’humilité (al-faqr).

Si seulement j’étais sûre qu’on ne me traiterait pas de kâfira et de motabarrija, j’aurai pu échanger avec ces artisans, et leur dire qu’une arabesque brodée, sculptée sur bois ou gravée sur cuir est si humble et si silencieuse qu’elle n’a jamais été signée ni monnayable. J’avais envie d’expliquer qu’elle contient des vérités spirituelles d’unité et d’unicité, de centralité, de rythme cosmique etc., scellées dans une géométrie sacrée. J’avais envie d’attirer leur attention sur ces mêmes vérités qui sont présentes sous d’autres cieux, dans des mandalas, dans des temples, dans des cathédrales, dans des synagogues etc. et que l’artisan alchimiste de la matière et de l’esprit, en était pleinement conscient.

J’avais envie de les inviter à contempler avec moi cette arabesque en s’interrogeant ensemble à son propos : N’est-elle pas majestueuse par l’universalité qu’elle porte, par l’humilité et la magnanimité qu’elle exprime ? N’est-elle pas une école dans une époque où la chaîne de transmission s’est pervertie ? Et si nous revoyons notre art avec un œil neuf ! Nous y trouverons indéniablement tant de valeurs. Car à qui veut bien l’entendre, « L’étude de l’art islamique, (…) peut conduire, (…) vers une compréhension plus ou moins profonde des vérités ou réalités spirituelles qui sont à la base de tout un monde à la fois cosmique et humain ».

Hicham Abkari, directeur du théâtre Mohammed V de Casablanca et musicologue : “Nous ne pouvons moraliser une gestion publique si celle-ci reste cachée ”

“ Parcourant les rues et places, le promeneur que je suis se prend parfois à vouloir repérer les forces institutionnelles présentes qui permettent à nos villes de fonctionner, de vibrer. L’exercice n’est nullement aisé pour le novice tant les dynamiques en présence offrent un spectacle chaotique, à tel point que nombreux penseraient à l’absence pure et simple d’un système régulateur. Entre embouteillages monstres, habitat anarchique, délinquance galopante, s’immiscent réaménagement moderne de voies publiques, lancement de chantiers d’amélioration du transport public, revalorisation du littoral pour les villes côtières. Après avoir été dans une logique d’action par réaction (donc le problème traité avait toujours une longueur d’avance, prenait « ses aises », « s’installait »), les pouvoirs publics, via leurs bras armés institutionnels, ont opté pour une posture anticipative (urbanisme, délocalisation des sites industriels, lutte contre la pollution…). Cependant, cette louable attitude n’a pas été suivie par un devoir de communication idoine envers la population. La rétention de l’information et le verrouillage du système médiatique marocain n’ont pas permis au public de se faire une opinion sur les avancées non négligeables en terme de gestion territoriale et ont favorisé certains discours politiciens qui ont utilisé cette « faille » (au sens informatique du terme) pour véhiculer des idées tronquées à des fins électoralistes. Et c’est là où le bât blesse ! Les médias ne sont plus seulement des outils de communication mais participent au renouvellement de l’espace public qui est la condition sinequa non d’une démocratie délibérative. Garder la mainmise sur les médias traditionnels de grande audience, c’est réduire l’espace où le pluralisme de la société s’exprime, les idées se confrontent, les citoyens évoluent. Face à cette regrettable situation, les urbains ont migré vers le web comme nouvel espace d’expression. Cependant, qu’en est-il du « Maroc profond », là où la connexion est réduite, sinon nulle ! Cette réduction de l’espace d’expression ne se limite pas seulement aux médias, mais englobe aussi l’absence d’une politique culturelle locale permettant la mise à disposition d’infrastructures appropriées pour une interaction artiste/public. Nous ne pouvons moraliser une gestion publique si celle-ci reste cachée, loin du regard du spectateur-électeur, si celle-ci ne se donne pas en « spectacle » ! Libérer l’expression (et donc amender les textes coercitifs y afférents), c’est se pourvoir autant d’un outil essentiel à tout diagnostic de dysfonctionnement que d’un système de veille permettant aux citoyens de différentes sensibilités d’évoluer sereinement dans l’espace commun. ”


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