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La crise des valeurs au Maroc: De l’urgence de faire société

Abdelhak Najib


Valeurs morales, citoyenneté, civisme, éducation, vivre-ensemble, respect des autres et des libertés individuelles, sécurité, politique, climat social, attentes et aspirations des Marocains pour un Maroc résolument tourné vers la modernité, loin des archaïsmes qui ont la peau dure et surtout loin de cette atmosphère floue et sans contours définis dans laquelle s’effritent les valeurs essentielles de la société… Quelles valeurs humaines ont aujourd’hui droit de cité au Maroc ? Comment les Marocains, dans leur grande diversité, à travers les différentes couches sociales qui forment les strates de la communauté, pensent et appréhendent-ils l’équation des valeurs citoyennes en vigueur ? Le Marocain est-il réellement conscient de cette crise des valeurs qui prend de plus en plus de place au cœur de la société ? Et quel avenir pour les valeurs éthiques et humaines dans le Maroc de demain ?

Nous le savons, ce ne sont pas les êtres humains qui composent une communauté, mais bel et bien les relations qu’ils établissent entre eux, tout en gardant leur principe d’individuation, qui doit être placé au-dessus de toute forme de morale quelle que puisse être son origine et son obédience. Ces relations humaines se construisent sur des valeurs immuables qui doivent avoir valeur de sacralité au sein du groupe. Une sacralité adossé à une grande conscience collective doublée d’un respect total de valeurs telles que la citoyenneté, le civisme, le patriotisme, le respect des institutions, la conscience sociale et politique, le respect des libertés individuelles, le respect des droits humains, la probité et l’honnêteté, l’amour de la valeur du travail, de la valeur de la responsabilité, le sens de l’entraide sociale, la générosité, l’altruisme, la conscience du bien-être collectif, l’amour de la patrie et le désir de la défendre et de préserver ses fondamentaux, le sens de la sécurité, le respect de la culture et des arts qui doivent être élevés au rang de valeurs suprêmes couplées au droit fondamentale à l’éducation et au savoir, le respect de la femme, le respect et la protection de l’enfance, et, enfin, la solidarité et la cohésion sociales.
Voici globalement les valeurs qui doivent cimenter le tissu social de toute communauté digne de ce nom. Aujourd’hui la question préoccupante est la suivante : où en sommes-nous aujourd’hui avec toutes ces valeurs citoyennes dans ce Maroc en profondes mutations, à tous les niveaux ?

Valeurs citoyennes

Albert Einstein disait, à juste titre, que : «Nous avons créé une société qui honore le serviteur et qui a oublié le don» avant d’ajouter que «La personnalité créatrice doit penser et juger par elle-même car le progrès moral de la société dépend exclusivement de son indépendance». Les choses sont claires et ne souffrent aucune ombre : l’individu est le premier maillon d’une chaîne sociale qui implique de nombreux facteurs et des paradigmes bien définis. D’abord, nous le savons, tout citoyen a des droits qu’il doit revendiquer quoi qu’il en coûte, mais il ne doit aucunement faire l’impasse sur les devoirs dont il est responsable. Jusqu’à quelle mesure cette équation est-elle respectée au Maroc. Avec le passage du temps, pseudo-modernité aidant, nous assistons aujourd’hui à une certaine déperdition des valeurs qui impliquent la responsabilité de chacun dans l’acquittement dont il est question en termes de devoirs. C’est bien beau de parler à tort et à travers des droits, mais on occulte de poser le doigt sur les devoirs qui pâtissent de cette inclination, toute humaine du reste, de vouloir trouver des arrangements avec soi pour enjamber les devoirs, pour les contourner, voire, dans des cas extrêmes, les refuser, tout bonnement. Cela implique des fondamentaux incontournables tels que le civisme qui souffre de tous les maux au Maroc, entre je m’en-foutisme, vandalisme, permissivité, violence, dépassements, écarts et manquements aux règles primaires de la vie en société en se respectant, en respectant l’espace public et en respectant les autres. Il suffit de faire un tour, dans n’importe quelle agglomération au Maroc, pour voir comment certains Marocains font fi des principes les plus élémentaires du civisme sévissant dans les villes en en faisant des poubelles à ciel ouverts, en y crachant, en y urinant voire pire, en invectivant, en injuriant, en harcelant les autres, en attentant à l’intégrité physiques des citoyens faisant de certains endroits des zones rouges de non-droit, avec armes blanches et autres sabres en guise de dialogue social. Ce qui génère un profond sentiment d’insécurité, quand, à titre d’exemple, après un match de football, les citoyens doivent se calfeutrer chez eux de peur de rencontrer ces hordes humaines, à grand renfort de drogues, qui cassent, qui caillassent, qui tabassent et qui sèment une véritable terreur par où elles passent. À telle enseigne que chaque rendez-vous footballistique est devenu pour une majorité de Casablancais, de Rbatis et d’autres, une véritable hantise, une profonde angoisse et une peur panique de se faire agresser voire pire. Ce qui est déjà arrivé, et plus d’une fois.
Aujourd’hui l’exemple qui est donné est dangereux et ne respecte justement aucune morale humaine émanant de l’acceptation des autres et de la volonté de partager avec tous les autres un territoire commun de vie selon une vision qui converge vers un objectif commun, mais nourrie par d’infinies approches de cette même vie en société, qui ne peut se concevoir sans un respect sans failles des droits de tous à une vie sereine, tranquille, sans peur, sans dangers, dans la sécurité et la sûreté.

Le ciment social

La solidité d’une société se construit sur un socle bien précis, celui des valeurs citoyennes qui prônent le respect de tous, le sens de la responsabilité, le respect des lois, le travail bien fait pour le bien de toute la communauté, le sentiment de fierté d’appartenir à une telle communauté, le désir de rendre la société meilleure par l’engagement, par l’altruisme, par le volontarisme, par la propreté physique et mentale, par la quête du savoir et de la connaissance, par l’amour et la promotion de la culture et des arts, qui sont l’un des piliers de toute société qui aspire à la stabilité pérenne et à la grandeur. Le tout avec raison et logique. Avec rigueur dans une vision infaillible du bien-être commun de tous.
George Orwell a le mot juste dans ce sens en parlant de la liberté, qui est l’assise mobile qui doit porter tout citoyen digne de ce nom : «La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Lorsque cela est accordé, le reste suit». Autrement dit, c’est la liberté de la raison qui refuse l’absurde et l’aberrant, qui rejette la vraisemblance et s’appuie sur la vérité d’abord, avec cette condition majeure : ne jamais oublier que l’espoir est plus important que toutes les vérités. L’espoir de bâtir une société solide, aux valeurs profondes et inaliénables, avec la participation de tous, chacun à sa mesure, chacun selon ses capacités. Ce vœu implique la conscience de tous d’un véritable projet de société, échafaudé sur des piliers implacables, comme la sécurité de tous, la confiance mutuelle entre institutions et citoyens et le droit de chacun d’entre nous d’apporter sa pierre à l’édifice. C’est ceci et uniquement ceci qui peut garantir ce qu’on appelle le ciment social qui consolide les valeurs et les porte vers l’élévation.

La valeur du travail

Nous avons grandi avec l’idée profonde que le Marocain était travailleur, bosseur, un citoyen qui arrache son pain quotidien à la sueur du front, avec un fort engagement et un sens aigu de la responsabilité et de l’honnêteté. Force est de constater aujourd’hui que ces valeurs sont en déperdition. Elles souffrent d’amalgames et tombent dans les travers de la déshérence qui balaie tout sur son passage comme un rouleau compresseur implacable. Nous assistons aujourd’hui à ces formes assassines d’oisiveté et de fainéantise qui voudraient que beaucoup-trop-nombreux sont ceux, parmi nous, qui veulent gagner leur vie sans consentir le moindre effort. La paresse aidant, les drogues aussi, pour une certaine jeunesse marocaine, qui ne jure que par la facilité, par le crime, par l’entourloupe, par l’esquive et par tant d’autres outils détournés pour gagner de l’argent, coûte que coûte, faisant fi de toutes les valeurs les plus élémentaires de la vie en communauté. C’est là que le crime prospère, entre vols, agressions, violences urbaines, trafics de tous genres, addictions à toutes les substances illicites, faisant de l’espace social le terrain de jeu de tous les désaxés, de tous les inadaptés, de tous les criminels en puissance. C’est cette idée de l’argent facile à tout prix qui plonge une bonne partie de la société dans ses pires travers menaçant la sécurité des autres et faisant planer le doute sur une valeur aussi sacrée que celle du travail et du sens de la responsabilité, ce qui manque cruellement à une large majorité de la jeunesse marocaine, qui rêve de grandeur, de faste et de luxe sans trimer pour l’atteindre.

La place de la femme

Une société qui ne respecte pas ses femmes et ses enfants est une société qui joue avec le feu. Et c’est ce que nous constatons au Maroc, depuis plusieurs années, malgré toutes les campagnes de sensibilisation, malgré tous les discours et tous les slogans, avec cet acharnement à harceler les femmes, à les agresser verbalement et physiquement, à les maltraiter tout en spoliant leurs droits les plus basiques et les plus fondamentaux. Les femmes subissent encore et toujours des violences inouïes dans notre pays, entre viols, coups et blessures, harcèlement physique et morale, pressions psychologiques, ostracisme, marginalisation, discriminations et d’autres formes d’agressions au quotidien, au sein du foyer familial, au sein du foyer conjugal, dans la rue, au travail, dans les transports publics…etc. Une telle détérioration des relations hommes/femmes au Maroc porte un coup fatal au couple et donc à la famille, première école de la vie. Normal que des atavismes affreux soient transmis de père en fils et de mère en fille, au sein de nos sociétés. Sans oublier qu’une femme malheureuse, une femme opprimée fait des enfants malheureux, des enfants qui manquent de confiance en eux et en cette société qui tolère ce type d’exactions à l’égard de ses femmes. C’est ce cercle vicieux qui handicape grandement la société marocaine, qui veut s’inscrire dans la modernité tout en recyclant des archaïsmes moyenâgeux. C’est ce type d’incompatibilités fatales qui impactent de manière néfaste la bonne évolution de la société dont les racines deviennent chaque jour plus chancelantes, plus fragiles.

Un défi pour tous

À la lumière de toutes ces réflexions qui sont loin de dresser un tableau exhaustif de la crise des valeurs telle qu’elle est vécue au Maroc, aujourd’hui, il faut se résoudre à cette évidence : vivre en société doit devenir un défi de tous les instants. Un défi pour tous les citoyens quelles que puissent être leurs origines, leurs classes sociales, leurs vécus et leurs apports à cette même société dans laquelle ils vivent et ils doivent évoluer. Avec cet impératif incontournable: avoir conscience de faire société en travaillant à rendre meilleure la communauté au sein de laquelle nous existons. Sans oublier de continuer d’exister au sein du groupe en s’assumant dans un acte de bravoure de tous les instants qui engage l’ensemble des citoyens autour d’un désir et d’un rêve communs. Un acte qui se doit de prendre la pleine mesure de l’essence même de l’existence humaine, animée par l’idée de s’accomplir malgré l’horreur, malgré l’absurdité des choses et des êtres, malgré tous les non-sens que toute société peut générer et qui doivent être combattus par tous, dans un élan commun de solidarité pour le bien-être de tous. Dans cet esprit, il faut s’acharner à vivre en ayant conscience que c’est dur, que c’est difficile, que c’est éreintant, que c’est épuisant, que c’est terrassant, mais que c’est aussi le plus bel hommage rendu au miracle d’exister et de créer une société aspirant à la noblesse et à la grandeur: «Vivre signifie être conscient, joyeusement, jusqu’à l’ébriété», écrit l’auteur de «La Crucifixion en rose», Henry Miller, pour qui aucune société, digne de ce nom, n’est possible, sans culture solide qui la porte, sans arts qui la transcendent et qui l’embellissent.

Culture tous azimuts

Il est donc inutile de parler des valeurs qui composent le socle mobile d’une société, sans parler de la place que doit y occuper la culture, avec toutes ses manifestations et toutes ses ramifications. La culture est une question de liberté et de projection dans l’avenir. La culture est une affaire de courage, de rupture avec les archaïsmes, de refus des approximations assassines qui pénalisent profondément la construction des bases solides de toute société. Oui, parce que la culture est de loin le secteur qui ne peut tolérer aucune frilosité ni aucune approximation. Ou on fonce et on casse les murs de la bêtise. Ou on se cale dans les Starting blocks et on suit une ligne tracée d’avance qui ne mène nulle part. Et pour aller un peu loin, il suffit juste de prendre le temps de considérer ce postulat très basique : la culture est l’unique industrie qui ne fait jamais faillite quand elle est bien dirigée. La culture est une arme d’invasion massive qui consolide les fondements du groupe, qui fédère, qui assainit et qui nourrit les mœurs en leur donnant une belle sève, de belles manifestations, inscrite dans la beauté, dans l’élévation des valeurs, dans la conscience collective de participer au même projet. La culture est une équation au premier degré. Sans aucune inconnue. La culture est une industrie forte et lourde. Elle peut générer des revenus économiques pharamineux. Elle peut être un socle de développement durable pour tous les citoyens. Mais à condition de décider d’en faire une priorité nationale. Parce qu’aujourd’hui, la culture n’est que la cinquième roue dégonflée du carrosse en panne. Oui, aujourd’hui, la culture est une question subsidiaire au Maroc, alors qu’elle devrait faire l’objet d’un chantier national de réflexion et un débat profond et pérenne pour en faire un des socles majeurs du progrès du pays. Car, il ne faut pas se tromper : un peuple qui n’aime pas ses artistes est un peuple dangereux. Un peuple qui ne produit pas ses propres images est un peuple qui est à la merci des images des autres. Un peuple qui ne rêve pas est un peuple mort. Un peuple qui n’aime pas la beauté est un peuple qui ne s’aime pas. Et nous sommes un peuple vivant, vivace, créatif, sans limites et rêveur.
Ne tuons pas le rêve en nous.
C’est notre salut à tous.
C’est notre avenir.


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