L’ incurable dictature
De Ben Bella à Tebboune et de Boumediene à Bouteflika, le Maroc et sa monarchie n’ont jamais été perçus comme la géographie et l’histoire les présentent: un pays et un régime voisins. Mais un recours systématique pour illustrer le danger extérieur. Une tradition qui ne remonte pas aux sources de l’histoire et de ses repères capitaux qui rappellent les sacrifices du peuple et sa monarchie pour ses voisins de l’Est, mais plutôt des pratiques obtuses depuis que les caporaux de l’armée algérienne ont confisqué dès 1962 l’indépendance et le pouvoir en Algérie.
Peu de gens s’en remémorent encore, mais la première et la dernière interview du Président Bouteflika à un journaliste marocain me fut accordée. Cela remonte à 21 ans, autant dire une éternité. C’était cinq ans après la fermeture des frontières et le départ de Zeroual, un chef d’État militaire. L’élection de Bouteflika marquait aussi l’avènement d’un Président civil depuis Ben Bella. En outre, le nouvel chef d’Etat connaissait bien le Maroc pour y avoir vu le jour et grandi avant de rejoindre les campements de ses compatriotes révoltés venus s’exiler au royaume berceau des résistances maghrébines et africaines.
A l’époque, la réponse du Président Bouteflika à mon questionnaire, qui m’était parvenue par fax, suscitait la curiosité de mes confrères avant même la publication. La présence fort remarquée du natif d’Oujda aux funérailles du regretté Hassan II les avait confortés dans un optimisme que les deux décennies de son pouvoir familial absolu et corrupteur vont démentir.
A vrai dire, cette déception n’était pas la première fois que j’ai ressenti personnellement à l’égard des voisins de l’Est. Bien avant, exactement au cours du printemps de l’année 1974, j’étais en reportage en Algérie que j’ai rallié par les frontières terrestres depuis la Tunisie. Nous étions une dizaine de journalistes, dont une femme qui était ma camarade de classe à l’IPSI de Tunis. Elle s’appelle Rachida Enneyfer devenue au milieu des années 80 présidente de l’Union des journalistes tunisiens et aujourd’hui Conseillère à la communication du nouveau Président de la république, avant d’en démissionner.
Notre visite d’une semaine arrivait à son terme lorsque Chérif Messaâdia, patron du FLN et pratiquement le numéro 2 du régime après Boumediene, nous invita au siège du parti à un entretien de presse avant de rejoindre le dîner de gala qu’il devait présider à notre honneur au centre de vacances de Ben Aknoun sur les hauteurs d’Alger.
Notre hôte monopolisait la parole dès le début de l’entrevue et concentra son discours improvisé sur la politique arabe de Bourguiba qu’il a flétri en lui assénant des coups bien ciblés. C’était quelques semaines après la signature de l’accord de Djerba entre Bourguiba et Kadhafi qui créa un État unifié, mort-né, entre la Tunisie et la Libye. Chérif Messaâdia en parla avec émotion et regrettant au passage cette panne de » la sagesse proverbiale des Tunisiens » qui a constamment tranché « avec l’aventurisme des Marocains » qui avait, selon lui, conduit à l’affrontement militaire entre les deux voisins.
J’étais vraiment déprimé à l’issue de l’entrevue et les mois qui suivirent ont dévoilé l’étendue de l’animosité des gouvernants d’Alger à l’égard du royaume. Surtout après le recours de notre pays à la Cour internationale de justice de la Haye à propos du Sahara marocain. J’ai consigné mes observations glanées au cours de cette visite dans un article qui a été publié dans le mensuel Lamalif sous l’intitulé » Empirisme idéologique et sous-impérialisme régional ».
En 1977, je fus surpris qu’un nom historique de la révolution algérienne ait repris mon article dans un livre édité en Suisse. Il s’agit en l’occurrence de Bejjaoui, ancien porte-parole du FLN en Europe qui s’était réfugié en Suisse suite à ses clivages avec les caporaux de l’armée française qui ont pris le pouvoir et placé Ben Bella, un révolutionnaire de pacotille à la tête du nouvel État. Je me rappelle, c’était à l’hôtel El Mansour que le regretté Moulay Ahmed Alaoui procéda aux présentations en marge d’une petite réception qu’il avait organisée en l’honneur de son illustre invité. J’ai ressenti une certaine fierté en découvrant que le livre renferme des articles signés par tous les leaders politiques, de Abderrahim Bouabid à Dr Khatib, et deux journalistes dont Moulay A. Alaoui et… moi-même.
Je rappelle brièvement ces faits presque anodins pour avouer à mes lecteurs que rien ne pourrait me surprendre dans les nouvelles qui me parviennent de notre voisinage problématique. Exactement comme hier avec Bouteflika qui me décrivait l’avenir radieux des relations maroco-algériennes dans une interview que je croyais historique et qui préludait en fait les pires décennies d’une détérioration préméditée au palais d’El Mouradia, je prends avec scepticisme total les récentes déclarations d’Abdelmadjid Tebboune qui auraient laissé croire à un supposé apaisement dans les relations entre Rabat et Alger. Examinons plutôt les actes sur le terrain. Il n’a pas fallu, d’ailleurs, trop attendre pour constater qu’un vent de panique s’est vite emparé des défenseurs de la tension permanente avec le Maroc, ainsi que des dirigeants du Polisario aux ordres des généraux. Une campagne enragée contre le Maroc a donc été déclenchée de toutes parts dans une Algérie au bord de la faillite.
L’assiégeur assiégé
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J’en viens à évoquer l’essentiel dans ces relations, que des dirigeants putschistes du pouvoir à Alger depuis 1962 ont rendu exécrables, pour tirer les conclusions qui s’imposent aujourd’hui. La fermeture des frontières paraît pour le régime des généraux comme une parade qui fait payer cher au Maroc l’institution d’un Visa aux ressortissants algériens. Or les choses ne sont pas ressenties comme le décrivent les propagandistes. Comment ? D’habitude, face à un phénomène migratoire indésirable, un pays ferme ses frontières afin d’empêcher la population des autres pays, dont le voisin, de venir chez lui. Le paradoxe de la fermeture par l’Algérie de ses frontières avec le Maroc, c’est que la mesure vise à empêcher les populations algériennes de se rendre au Maroc. Quand on examine l’argumentaire algérien qui justifie cette forme d’isolationnisme qui n’a pas son équivalent dans le monde, on découvre qu’il exprime explicitement son objectif principal en se présentant comme une sorte de sanction économique ciblant l’oriental marocain afin d’y développer tensions et réactions violentes.
La presse algérienne a ainsi interprété le déclenchement des événements de Al Hoceima. Elle y a vu l’expression des conséquences de « l’embargo économique et du boycott touristique populaire de ces régions par les Algériens. »
Entre ces discours dépourvus de bon sens, les autorités algériennes déplorent l’absence d’équité dans les échanges humains : lorsque les Algériens se rendent massivement au Maroc, les Marocains ne rendent pas la politesse et se font rarissimes dans le pays de Boumediene.
Mais le pouvoir algérien sait pertinemment que son pays n’est attractif ni pour les Marocains ni pour les Tunisiens. Tant pis pour ce pouvoir s’il n’apprécie pas ce constat, mais c’est une réalité irréfutable. Qu’il doit méditer au même titre que les autres freins à l’investissement étranger qui boude ses terres. En raison, notamment, de la difficulté à trouver des cadres européens qui accepteraient de s’installer en Algérie. Tous sont pratiquement réfractaires pour le pays de Bouteflika mais d’emblée ravis pour vivre, souvent en famille, au Royaume de Mohammed VI. Rabat dans sa parade à la fermeture de la frontière algéro-marocaine va progressivement atténuer et réduire l’importance de la perception de celle-ci par les habitants de la région. Les barrières élevées par la voisine, nouvelle riche à la réputation avare, ne paraîtront plus, sous la mise en œuvre de la stratégie royale, comme symboles démobilisateurs pour les populations ciblées. Bien au contraire, la rente disparue d’un tourisme de voisinage suspendu a libéré les initiatives locales et des pouvoirs publics pour créer les alternatives compensatoires. Les autoroutes, le port de Nador-West et les aéroports de la région n’auraient pas vu le jour sans cette mesure attentatoire de l’Algérie envers toute une région du royaume. Par ailleurs c’est la logique d’attractivité culturelle et de libertés plus larges qui déterminent désormais la frontière entre les deux pays. Celle-ci génère des frustrations chez les jeunes et moins jeunes algériens privés des avantages d’un voisinage champion de tourisme à l’international. Et la sécurité, qui passait initialement par la mobilisation des hommes, du matériel, des fouilles et des filatures, est aujourd’hui assurée, dans une large partie, par la fermeture de la frontière. Cette mesure a produit aussi d’autres conséquences, les unes bonnes, les autres, moins bonnes : si l’intégration maghrébine n’a pas eu lieu, c’est surtout à cause de cette obstination algérienne. Si le Maroc est aujourd’hui premier investisseur africain en Afrique de l’Ouest et deuxième après l’Afrique du Sud au niveau continental, c’est toujours grâce aux frontières fermées par l’Algérie.
Les gouvernements successifs en Algérie, depuis cette malheureuse décision du président Zeroual, éludent d’étudier la question dans ses dimensions stratégiques. Plus de cent mille algériens, hautement solvables, passent annuellement leurs vacances au Maroc. Ils arrivent dans leur deuxième patrie par air, mer et voie terrestre à partir du Vieux Continent. C’est un pied de nez à ces gouvernants qui ont cru avoir fini, à force « d’analyses » économique et financière, par convaincre le plus cancre de leurs concitoyens qu’il est inutile, voire dangereux, de se rendre au Maroc où on s’exposerait au risque des affres du sous-développement qui sévit dans le « pays frère » en termes de malbouffe, de mal logement et de précarité généralisée. Ils n’ont pas hésité à décrire le Royaume comme terre de privations pénibles et de pénuries alimentaires insupportables, quand chez eux la pomme de terre se mue en ORI (objet rare invisible) dont on rêve les yeux ouverts et qu’on contemple sur les écrans des chaînes marocaines. Le tubercule est accessible au Maroc aux plus démunis en contrepartie de la modique somme de deux dirhams. Comment dans ces conditions les autorités algériennes se permettent de reprocher au touriste marocain de ne pas rendre la politesse et de s’abstenir de visiter son voisin de l’Est où le kilo de pommes de terre flirte avec les 100 dinars, c’est à dire la coquette somme de 10 dirhams suffisante à couvrir les frais d’un repas de fête ?
C’est l’appréhension intuitive et la propension de leurs concitoyens à consommer marocain qui renseignent le pouvoir algérien sur les conséquences d’une réouverture des frontières avec le royaume. Et cette réalité qu’on essaie d’occulter est l’indicateur fiable qui rend compte, sans le moindre risque d’erreur, sur l’état de la croissance du PIB et l’état du bien-être/mal-être du citoyen.
Si le Maroc occupe la flatteuse position du statut avancé au sein de l’Union européenne, c’est encore parce que l’Algérie l’y a poussé en lui fermant la porte terrestre au nez. Si le Maroc, grâce à la stratégie du Souverain, est devenu acteur majeur de la politique continentale du gaz à travers le mégaprojet du pipeline Nigeria / Maroc, c’est sans doute grâce à Boumediene et sa haine viscérale et gratuite pour notre pays.
Le nouveau modèle de développement du Maroc a provoqué dans sa mise en œuvre, depuis ces dernières années, une banalisation de la frontière, en empruntant les voies verticales de la croissance : en direction de l’Union européenne en haut et de l’Afrique en bas. Des frontières simples à franchir pour les hommes, les marchandises, les informations, les capitaux… La frontière algérienne fermée incarne désormais des processus régressifs et devient, depuis un certain temps, synonyme de la chute des revenus de la rente. À ceci s’ajoute la décision aberrante de fermer l’espace aérien avec le Maroc, dans une escalade des hostilités qui pousse le ridicule à ses confins.
Un tel maintien du statu quo par les gouvernants d’Alger serait le symptôme d’un réflexe de repli mal maîtrisé, peu ou pas adapté aux enjeux contemporains.
Voyons ce qui vient de se passer récemment pour le gaz algérien boudé par la clientèle européenne, France en tête. Le pouvoir algérien a reçu une déculottée qu’il doit méditer pour ne plus agir aveuglément.
Le pouvoir en Algérie devrait se convaincre que cette cécité économique et politique le conduit vers l’impasse ou plutôt vers le début de la fin.
Enfin il importe de répéter cette vérité : l’ouverture des frontières ne remet pourtant pas en cause la légitimité de l’Etat, né en 1962 à partir des décombres de l’histoire, son existence ou sa nouvelle identité nationale. Elle signerait davantage un réajustement du processus maghrébin : gérer des complémentarités et non plus délimiter un territoire. Car, voilà que 26 ans après l’acte isolationniste, le Maroc, colonne vertébrale du Maghreb, est en passe d’intégrer le Cedeao. Quant à l’Algérie c’est l’histoire de l’assiégeur assiégé.

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