Jeunes NEET au Maroc : Une génération fracturée
Par Yassine Andaloussi
Il y a dans certaines rues du pays un silence étrange. Un silence lourd de désillusion, de résignation, parfois d’errance. Ce silence, c’est celui de centaines de milliers de jeunes marocains, ni à l’école, ni au travail, ni en formation. Des jeunes pour qui le temps semble suspendu, et l’avenir sans voie claire. Le Maroc, aujourd’hui, compte environ 1,5 million de jeunes NEET (Neither in Employment, Education or Training), soit des jeunes exclus de tous les circuits formels. Un quart des 15-24 ans.
Chaque année, près de 300 000 élèves quittent prématurément l’école, sans diplôme, sans perspectives, donc on trois ans, on a presque un million d’abandon scolaire qui se transforme majoritairement en délinquance. Le système éducatif marocain, bien que réformé à plusieurs reprises, reste inapte à retenir ces élèves ou à leur offrir une seconde chance crédible. Le terrain, lui, parle un langage clair, plus dur que les textes officiels, l’intelligence de rue est plus présente que l’intelligence académique.
Dans de nombreuses communes rurales et quartiers périphériques, l’école n’est plus perçue comme une promesse, mais comme une épreuve. Trop de jeunes sortent du système scolaire sans maîtriser les savoirs fondamentaux. Lire, comprendre un texte, raisonner, rédiger une idée, autant de compétences qui échappent à une large part des élèves dès le primaire. À la fin du collège, nombre d’entre eux décrochent, usés, démotivés, ou simplement laissés pour compte. Dans certaines provinces, les chiffres d’abandon atteignent des sommets alarmants.
Ce décrochage est rarement suivi d’un accompagnement. Les jeunes qui quittent les bancs de l’école disparaissent des radars de l’administration. Il n’existe pas de système national d’alerte, pas de référents de proximité, pas de médiation scolaire institutionnalisée. Pire encore, les maisons de jeune ferment les unes après les autres, les espaces culturels et les centres de formation sont inaccessibles ou mal dotés.
La formation professionnelle, censée être une alternative, souffre d’un manque de moyens criant. L’offre de filières reste trop limitée, souvent déconnectée des réalités économiques locales, et les taux d’insertion en emploi durable demeurent faibles. Dans les campagnes, les centres sont rares, mal équipés, et difficilement accessibles. Dans les villes, les listes d’attente s’allongent, sans garantie de débouchés concrets.
Face à cette inertie, beaucoup de jeunes sombrent dans une inactivité pesante. D’autres enchaînent les petits boulots précaires, parfois informels, rarement dignes. À 20 ans, certains sont déjà dans une impasse. Ni revenus stables, ni reconnaissance sociale, ni place dans la communauté.
L’État peine à répondre
Le Maroc ne manque pourtant pas de stratégies. Plusieurs programmes ont été lancés ces dernières années : Awrach, Forsa, Intelaka, Ana Moukawil… autant d’initiatives qui visent, sur le papier, à offrir des opportunités aux jeunes. Mais ces dispositifs souffrent de deux lacunes majeures, le manque de ciblage, et l’absence d’un accompagnement humain durable.
Les jeunes NEET n’ont pas seulement besoin d’un financement ou d’un stage ponctuel. Ils ont besoin d’un cadre structurant, d’un accompagnement social, d’un temps d’écoute, et de repères solide. Or, le système actuel reste fragmenté, technocratique, et souvent déconnecté des réalités de terrain. Les procédures sont complexes, les conditions floues, et les résultats rarement mesurés de manière rigoureuse.
À cela s’ajoute une difficulté de gouvernance, chaque ministère agit dans son coin, sans vision intégrée. Les collectivités locales, pourtant les mieux placées pour intervenir, sont peu impliquées, peu formées, ou peu motivées. Le tissu associatif, souvent seul à faire le lien avec ces jeunes, fonctionne avec des moyens très limités.
Ce manque de coordination a un coût élevé. Il alimente un sentiment d’abandon, de colère sourde, et d’injustice. Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, ne croient plus à l’État, ni à l’école, ni à l’économie formelle. La fracture est bien plus qu’éducative ou professionnelle, elle est psychologique, affective, existentielle.
Un exemple venu d’Europe
Pourtant, d’autres pays ont affronté des crises similaires. L’un des cas les plus inspirants reste celui du Portugal. Au début des années 2000, ce pays d’Europe du Sud affichait des taux d’abandon scolaire supérieurs à 30 %, et un taux de NEET voisin de 20 %. En vingt ans, grâce à une stratégie cohérente et patiente, le Portugal a divisé ces chiffres par deux, et amorcé une réelle reconquête de sa jeunesse.
La première décision forte a été d’allonger la scolarité obligatoire à 18 ans, tout en renforçant les filets sociaux (transport gratuit, repas scolaires, bourses familiales). Parallèlement, le pays a mis en place une formation professionnelle duale, où l’élève alterne entre centre de formation et entreprise, avec un contrat clair, un accompagnement et une rémunération.
Le Portugal a aussi créé une base de données nationale interconnectée, permettant d’identifier et de suivre chaque jeune en risque de décrochage. Les communes ont été mobilisées, elles ont ouvert des espaces d’écoute, des maisons des compétences, des incubateurs. Les entreprises, de leur côté, ont été incitées à accueillir, former, et recruter localement.
Cette approche a permis non seulement de réduire les NEET, mais aussi de valoriser le rôle de la jeunesse dans le tissu économique et social. La confiance a été reconstruite, lentement, mais sûrement. Les résultats sont là, le taux de NEET est désormais inférieur à 10 %, et celui d’abandon scolaire autour de 6 %.
Le cas portugais n’est pas un modèle qu’on duplique, mais une source d’inspiration méthodique. Le Maroc peut y puiser plusieurs leviers d’action concrets, à condition d’adapter les outils à son propre contexte.
Il devient urgent, par exemple, de créer une stratégie nationale claire et lisible sur les jeunes NEET. Une stratégie transversale, associant éducation, emploi, collectivités, société civile et secteur privé. Il faut établir une cartographie nationale des jeunes en situation de rupture, et leur offrir une réponse territorialisée, au plus près de leur réalité.
Le pays doit aussi investir dans la formation duale, dans l’orientation scolaire dès le collège, et dans la création d’un service civique encadré, permettant aux jeunes sans diplôme de s’engager dans des missions d’intérêt général, tout en acquérant des compétences. Il est impératif de rendre les filières professionnelles dignes et attractives, et non perçues comme une voie de relégation.
Enfin, l’État doit reconnaître le rôle central des communes et des associations, en les dotant de moyens, de responsabilités, et de marges de manœuvre, avec bien évidemment un suivi et un contrôle pointu. Car c’est à l’échelle locale que se joue l’avenir de ces jeunes. Ce sont les mairies, les écoles, les animateurs, les éducateurs, qui peuvent nouer une relation de confiance, durable, avec cette génération fragile.
Le Maroc ne peut plus se permettre de voir sa jeunesse comme une charge sociale ou un problème à gérer. C’est un investissement stratégique. Chaque jeune qui décroche est une énergie qui s’éteint, un avenir qui se referme, une société qui se fragilise. Il ne s’agit pas seulement d’emplois ou de formations, mais de dignité, de sens, de citoyenneté.
Ce que le Portugal a réussi en vingt ans, le Maroc peut le faire à son tour. Mais à une condition, que l’on accepte de regarder la réalité en face, sans détour, sans langue de bois. Que l’on écoute enfin ces jeunes qui ne crient plus, parce qu’ils n’attendent plus rien. Et que l’on reconstruise, pas à pas, une société qui donne à chacun une place, un rôle, et une raison de croire.
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