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James Ellroy : Psychanalyse sauvage des jours

Par Abdelhak Najib


James Ellroy continue la psychanalyse sauvage de sa propre vie et de sa ville natale dans des textes percutants, comme «Où je trouve mes idées bizarres», «Ma vie de branleur» ou «J’ai les infos». Il passe la boxe au crible dans « Sport sanglant », et dans « Stephanie », un texte aussi dérangeant que bouleversant, il redit sa fascination et sa compassion pour les victimes de crimes sexuels. Enfin il ramène l’inénarrable Danny Getchell dans le truculent Baisodrome d’Hollywood. Il parle aussi de son père, de la peine de mort, de la justice, de ses provocations, avec force, honnêteté voire brutalité, dans ce style coup de poing qui n’appartient qu’à lui. Avec la sortie sur les écrans du «Dahlia noir», adaptation de son roman du même titre par Brian De Palma, l’écrivain américain refait l’actualité et repose la question de la dérive outre-atlantique.

“Le regard que j’ai toujours porté sur L.A. (Los Angeles NDLR) est celui d’un autochtone. Je n’ai jamais vu cette ville comme une terre étrangère dépeinte par des écrivains venus d’ailleurs. C’est là que j’ai grandi. Les données que je récoltais, je les passais au crible, je les transfigurais comme un gamin peut le faire. Il y en avait pour tous les goûts. Les lignes conductrices qui reliaient entre elles les divers éléments, c’étaient la corruption et l’obsession… » James Ellroy puise l’essentiel de ce qu’il écrit là où il vit. Et n’allons pas croire que le tissu vital de la ville des Anges est représentatif de toute la sainte Amérique. Ce serait une mauvaise clé de lecture dans ce monde clos qu’est l’univers noir d’Ellroy. Avec le Quatuor de Los Angeles, celui qui devient le premier auteur de polars au monde, assure que le côté sombre de l’être humain recèle ses vérités les plus cachées. Il raconte ensuite son existence, au prisme de l’assassinat de sa mère, perpétré lorsqu’il n’avait que 10 ans : affaire non résolue, pavé de 500 pages, Ma part d’ombre. Puis il a voulu réécrire l’histoire de son pays, rien que ça, pour une trilogie qui sonne prophétique : Underworld USA. On se pose alors la question : jusqu’où peut aller le besoin urgent d’Ellroy d’écrire les bas-fonds macabres de la vie, la sienne et celles de plus de six milliards d’humanoïdes ? Quelle nécessité alors à Destination morgue ?

Sujet-verbe-complément

« C’est un Rubik’s Cube. Le mécanisme interne affiche des souvenirs et des pensées. Des images remplacent les blocs colorés et trouvent leur cohésion en un clic. Les lignes horizontales se connectent. Les perpendiculaires apparaissent. Vous prenez ce dont vous avez besoin et ce que vous avez été et vous le passez au crible de ce que vous êtes devenu. Vous y mettez de l’ordre. Vous y rajoutez quelques extravagances. Si vous êtes habile et honnête et pur, cela fonctionne». Au diable le complément, Ellroy donne des affirmations que rien ne tempère, pas de rondeur ni de distraction : une drôle de manière de monter les marches tout droit, occupé en même temps à regarder derrière soi. Un art de l’obsession dynamique où le détail prend toute sa mesure. Ellroy disserte donc sur la mort de sa mère, sur lui et sa «vie de branleur « neuf ans d’»immolation « à pratiquer le sexe « sans contact humain» , sur O.J. Simpson qu’il exècre et les boxeurs mexicains qu’il vénère, eux qui «d’un bout à l’autre de la planète» démontrent « aux lopettes à peau blanche la séparation entre le corps et l’esprit».

Rien sur les attentats, rien sur son président. Un silence qui sonne comme du mépris sur le compte d’une méprise. Faisant la promotion de son livre, il a même éludé une question à ce sujet, déclarant ne pas s’intéresser «du tout» à la politique de son pays. C’est peut-être qu’il ne saurait être question, à ses yeux, de s’extraire de la fange politicienne et ses surenchères qui se nourrissent d’alibis outranciers sur le mensonge. Chaque texte mêle les stridences suraiguës du Bien et du Mal, les histoires de cul et la souffrance des martyrs, le nom des acteurs corrompus et celui des protestants fiévreux : «Martin Luther aurait été un sujet de choix pour les gazettes à scandale. Il parlait tout seul et il s’adressait à Dieu dans les chiottes.» À quoi il faut ajouter les rapports de police, matrice fascinante de sa prose.

Prose macabre

Stéphanie Lynn, morte à 16 ans «en 1965 ». Voilà une affaire. Ellroy accompagne les policiers pour une réouverture de l’enquête ; il « n’a jamais rêvé d’être flic », « n’a jamais résolu une affaire criminelle », mais parvient «parfois à connaître les victimes ». Il faut imaginer notre homme, lui qui aimait autrefois s’introduire par effraction dans des maisons inconnues, y flairer les intimités, emporter quelque trophée de coton lavable à 60°C, il se penche aujourd’hui sur des cartons de vieux papiers et s’absorbe dans la lecture des affaires non résolues. Et lorsque l’enquête n’aboutit à rien, il conclut sans jamais conclure : «C’est fini. Ce n’est pas fini (…). Refermer le dossier n’a aucun sens. Aucun drame aussi horrible ne se termine jamais. L’identité du tueur est cruciale et ne compte pas. Il a connu Stéphanie pendant dix minutes. Il ne l’a jamais aimée. Ses souvenirs sont brutaux et suspects (…). Tu as des admirateurs. Trois enquêteurs et un chroniqueur. Nous voulons te connaître.

C’est une quête. C’est une issue plus probable que la justice». Pour celui qui est « fiancé au crime» et qui vit de ne pas faire le deuil de sa mère, il n’est pas de psychanalyse qui vaille, pas de carton qui puisse être définitivement refermé. Ellroy prend sa pleine mesure en se coltinant l’impardonnable. Peut-être l’unique écrivain vivant qui se complique les nerfs pour finir toutes ses histoires en cul-de-sac. Et il reste aussi l’une des rares voix à assurer dans ce que l’on appelle le pied de nez. Une des plus belles idées du livre est celle qui donne toute sa force au déni des châtiments réparateurs. La peine de mort n’est qu’une «concession à la notion stupide selon laquelle il vaut mieux qu’une affaire soit «close» , «un dialogue détourné et phagocyté par les détails d’un meurtre gratuit». À lui, alors, de rétablir ce dialogue, et de frayer avec les morts qui « nous apprennent à aimer avec plus de douceur et de crainte et à révérer nos obsessions».
Il s’avère que pour James Ellroy qui affirme évoluer « dans le vide «, entre quelques photos de chien et loin des salles de cinéma comme des musées, le vide est sacrément hanté. La culture telle que nous l’entendons parfois n’y a peut-être pas sa place ; la littérature seule y est toute entière chez elle.


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