Istiqlal : produire marocain, mais comment ?
La progression du déficit commercial remet la production locale au centre des choix économiques. L’Istiqlal promet de renforcer la valeur créée au Maroc, de réduire les dépendances extérieures et d’utiliser la commande publique pour soutenir l’industrie nationale. Ces engagements doivent désormais être accompagnés d’objectifs sectoriels, d’un calendrier et d’indicateurs permettant d’en mesurer l’application.

Par Fayçal El Amrani
En 2025, le Maroc a importé 822,2 milliards de dirhams de marchandises et en a exporté pour 469,1 milliards. Le déficit commercial s’est ainsi établi à 353,1 milliards de dirhams, en hausse de 15,8 % sur un an. Les importations ont progressé de 8 %, contre 2,8 % pour les exportations. Durant les 7 premiers mois de 2026, les achats de marchandises à l’étranger ont atteint 544 milliards de dirhams, en hausse de 15,9 %, tandis que les exportations se sont élevées à 299,3 milliards, avec une progression de 8,4 %. Le déficit a atteint 244,7 milliards de dirhams, soit une aggravation de 26,5 %. Le taux de couverture est tombé à 55 %.
La composition des importations précise la nature du déséquilibre. Une machine industrielle, une partie d’avion ou un équipement électrique prépare une capacité de production. Un bien de consommation disponible auprès de fournisseurs étrangers peut révéler une offre nationale insuffisante, un écart de compétitivité ou l’absence d’une filière locale.
En 2025, les produits finis d’équipement ont représenté 199,1 milliards de dirhams, en hausse de 13,3 %. Les produits finis de consommation ont atteint 203,5 milliards, avec une progression de 11,8 %. Les demi-produits utilisés par les entreprises dans leurs processus de fabrication ont dépassé 171,8 milliards. La facture alimentaire s’est élevée à 94,6 milliards et la facture énergétique à 107,6 milliards.
La dépense énergétique équivalait ainsi à environ 30 % du déficit commercial enregistré cette année-là. Cette proportion mesure le poids d’une dépendance structurelle qui expose le Maroc aux cours internationaux, aux tensions géopolitiques et aux variations du transport maritime. Elle doit toutefois être distinguée d’une répartition comptable du déficit, calculé à partir de l’ensemble des échanges de marchandises.
La situation s’est durcie en 2026. À fin juillet, la facture énergétique avait augmenté de 29,1 % pour atteindre 81,2 milliards de dirhams. Les importations de produits finis d’équipement progressaient de 20,8 %, à 133,2 milliards, et celles des produits finis de consommation de 12,3 %, à 129,9 milliards. La hausse des équipements accompagne les investissements industriels, les infrastructures et les grands chantiers. La progression simultanée de l’énergie, de la consommation et des intrants confirme la forte exposition de la production nationale aux approvisionnements extérieurs.
L’Istiqlal inscrit la souveraineté stratégique parmi les 5 engagements de son programme électoral. Le parti propose la création d’une boussole nationale chargée d’identifier les dépendances et d’organiser leur réduction. Il prévoit aussi une loi-cadre sur le stockage stratégique des produits vitaux, un contenu local de 50 % dans les projets énergétiques à l’horizon 2031 et un critère de valeur produite au Maroc pesant 30 % dans l’attribution des marchés publics.
Ces engagements introduisent des objectifs quantifiés. Leur efficacité dépendra de la définition retenue pour la valeur locale. Dans un projet énergétique, le taux de 50 % peut être calculé à partir du montant total de l’investissement, de la valeur des équipements, des travaux de génie civil, des prestations d’ingénierie, des emplois mobilisés ou des dépenses d’exploitation. Chaque méthode aboutit à un résultat différent.
La même exigence concerne le critère annoncé pour les marchés publics. Une entreprise enregistrée au Maroc peut acheter l’essentiel de ses composants à l’étranger. Une société détenue par un investisseur international peut exploiter une unité locale, former des salariés marocains et s’approvisionner auprès de fournisseurs nationaux. La nationalité de l’entreprise, le lieu de facturation et la valeur réellement créée sur le territoire correspondent à 3 réalités économiques distinctes.
Le dispositif aura besoin d’une méthode de calcul commune, d’une certification de l’origine des composants et d’un contrôle des étapes de transformation. Il devra également préciser la place du contenu local dans la notation des offres. Si les 70 % restants portent sur le prix, la qualité technique, les délais et les performances environnementales, le nouveau critère modifiera sensiblement les conditions d’attribution. La traçabilité devra garantir que l’avantage bénéficie aux entreprises qui développent une production marocaine effective.
L’Istiqlal porte une responsabilité particulière sur ce sujet. Le parti participe au gouvernement depuis 2021 et l’un de ses cadres dirige le ministère de l’Industrie et du Commerce. Il peut revendiquer la poursuite de la politique de substitution aux importations, la multiplication des projets industriels et le développement de plusieurs filières. Cette position l’engage aussi à présenter des résultats mesurables.
La banque de projets industriels avait été lancée en septembre 2020 dans le cadre du plan de relance postérieur à la crise sanitaire. En juin 2021, le ministère faisait état de 523 projets approuvés, représentant un potentiel de substitution de 35,5 milliards de dirhams d’importations. Les chiffres communiqués au printemps 2025 évoquaient près de 1 900 projets industriels identifiés, environ 126 milliards de dirhams d’investissements envisagés, un potentiel proche de 95 milliards de substitution aux importations et près de 180 000 emplois attendus.
Ces données portent principalement sur des projets sélectionnés, des investissements programmés et des résultats potentiels. L’impact industriel repose sur le nombre d’unités entrées en production, les investissements effectivement réalisés, les emplois créés et maintenus, la valeur des achats locaux et les catégories d’importations remplacées. Une usine opérationnelle, des commandes régulières et une capacité compétitive constituent les indicateurs décisifs.
Le déficit commercial global offre un indicateur incomplet pour évaluer la politique de substitution. Une industrialisation rapide entraîne des importations de machines, d’équipements et de composants. Elle peut alourdir la facture extérieure pendant la phase d’investissement avant de générer une production supplémentaire. L’évaluation doit donc être conduite filière par filière, en mesurant les achats évités à l’étranger, la part locale des intrants et la valeur conservée au Maroc après déduction des composants importés.
Les performances de l’automobile et de l’aéronautique illustrent cette complexité. En 2025, les exportations automobiles se sont établies à 154,5 milliards de dirhams, en recul de 2 %, tandis que celles de l’aéronautique ont progressé de 10 %, à 29,1 milliards. À fin juillet 2026, la situation s’était améliorée, avec une hausse de 14,9 % pour l’automobile et de 19,7 % pour l’aéronautique.
Le développement de ces secteurs constitue un acquis industriel. Leur contribution future dépendra de la profondeur de leur implantation. Les taux d’intégration doivent être détaillés selon les activités, les constructeurs et les composants. L’assemblage, le câblage, les sièges, les moteurs, les pièces métalliques, l’électronique et la conception produisent des niveaux différents de valeur et de compétences. Les contrats sectoriels contraignants prévus par l’Istiqlal devront fixer une progression pour chaque segment et organiser la publication régulière des résultats.
Cette question a pris une dimension internationale depuis la publication, le 13 août 2026, du rapport américain intitulé The Great Transshipment Scam. La Maison-Blanche y classe le Maroc parmi une quarantaine de pays présentant un risque de transbordement de produits liés à la Chine vers les États-Unis. Le Royaume apparaît dans le troisième niveau du classement, consacré aux économies de taille plus réduite disposant d’avantages logistiques, de zones franches, d’accès portuaires ou de capacités d’assemblage susceptibles d’être utilisés pour modifier l’origine apparente d’un produit.
Le document range aussi le Maroc et le Kenya dans la catégorie des plateformes périphériques africaines, décrites comme des points de passage émergents pour certains flux associés à la Chine. Cette classification repose sur les échanges commerciaux, les infrastructures logistiques et les relations avec les chaînes d’approvisionnement chinoises. Elle signale une exposition potentielle plutôt qu’une fraude établie impliquant une entreprise marocaine déterminée.
L’Istiqlal replace ce rapport dans le contexte du protectionnisme américain et de la rivalité commerciale avec la Chine. Cette lecture explique une partie de la position de Washington, mais elle appelle aussi une réponse opérationnelle. Le Maroc devra démontrer que les marchandises exportées depuis ses plateformes ont subi une transformation industrielle réelle et qu’elles contiennent une valeur locale vérifiable. Les certificats d’origine, la traçabilité des composants, les capacités déclarées des usines et le contrôle des zones franches deviennent ainsi des instruments de politique industrielle autant que des exigences douanières.
Les investissements chinois dans les batteries, l’automobile, les énergies renouvelables et les composants peuvent renforcer la base productive marocaine. Leur apport dépendra des transferts de compétences, du développement de fournisseurs nationaux, des activités de recherche installées dans le Royaume et de la place accordée aux cadres marocains dans les décisions industrielles. La politique de contenu local devra évaluer ces contributions au-delà du montant annoncé des investissements.
Le programme étend également la souveraineté au récit national. L’Istiqlal veut agir par l’école, la culture, l’art, les médias audiovisuels et le contenu numérique afin de renforcer l’attachement des jeunes au Maroc. Le parti défend la coexistence de plusieurs voix marocaines contribuant à un récit national commun.
Cette orientation appelle des garanties précises sur les conditions d’intervention publique. Le soutien au cinéma, à la création et aux médias peut favoriser la production marocaine, les langues nationales et la transmission culturelle. Les critères de financement, la diversité des bénéficiaires et l’indépendance éditoriale détermineront la portée du dispositif. Un récit national vivant repose sur des créateurs capables de représenter la société marocaine dans sa pluralité, avec leurs sensibilités et leurs choix artistiques.
Pour les primo-votants, le discours istiqlalien insiste d’abord sur le devoir de participer aux élections et de choisir directement leurs représentants. Cette invitation répond à la défiance politique, tandis que la distinction avec les offres concurrentes devra apparaître dans les effets concrets des mesures proposées. Les engagements sur l’emploi, le logement, la formation et le pouvoir d’achat seront évalués à partir de leur calendrier, de leur financement et de leur incidence sur le quotidien des jeunes.
Sur la souveraineté économique, l’évaluation reposera sur la valeur des importations effectivement remplacées, la richesse conservée au Maroc dans les filières exportatrices et les emplois qualifiés créés par la montée en gamme. Ces résultats permettront de mesurer la capacité de l’Istiqlal à transformer ses engagements électoraux en politique industrielle.

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