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Immigration, armes et boucs émissaires : Le grand faux débat américain

Par Fayçal El Amrani


Le mot a claqué comme un coup de tonnerre venu d’un autre temps. « Pays du tiers-monde ». Une expression abandonnée depuis des décennies, sans existence juridique véritable, qui n’appartient plus au lexique diplomatique international. Et pourtant, sortie de la bouche de Donald Trump, elle a suffi à provoquer panique et confusion jusque de l’autre côté de l’Atlantique. Au Maroc notamment, où de nombreux candidats à l’émigration ont cru, un instant, découvrir que leur pays venait d’être placé sur une nouvelle liste noire américaine.

La réalité est pourtant plus banale. Le Département de la sécurité intérieure n’a adopté aucune mesure nouvelle. Il a simplement rappelé l’existence d’un dispositif déjà en vigueur depuis juin 2025 concernant dix-neuf États soumis à des restrictions migratoires renforcées pour raisons sécuritaires. Afghanistan, Somalie, Yémen, Iran, Libye, Haïti, Cuba, Venezuela notamment. Le Maroc n’en fait pas partie. Mais dans l’ère des déclarations chocs, le bruit politique l’emporte toujours sur la précision administrative.

À l’origine de ce regain de fièvre, un drame survenu à Washington. Le 26 novembre 2025, la jeune Sarah Beckstrom, 20 ans, membre de la Garde nationale, est mortellement atteinte par balles à proximité immédiate de la Maison Blanche. Elle succombera à ses blessures le 27 novembre 2025. Le tireur présumé est un réfugié afghan arrivé aux États-Unis à l’automne 2021 lors de l’évacuation chaotique de Kaboul. Pour Donald Trump, la causalité ne fait aucun doute. Immigration et violence sont immédiatement associées dans le discours public. L’événement devient l’illustration parfaite d’une rhétorique sécuritaire qui désigne l’étranger comme menace centrale.

Mais l’enquête dessine une réalité bien plus complexe. Le suspect, Rahmanullah Lakhanwan, n’était pas un migrant quelconque. Ancien auxiliaire d’une unité afghane soutenue par la CIA, il avait combattu aux côtés des forces américaines avant d’être exfiltré lorsque le régime afghan s’est effondré. Les États-Unis, qui avaient recruté ces hommes et promis une protection durable, avaient organisé leur accueil dans le cadre d’un programme spécial de relocalisation. Ce n’était pas un geste humanitaire désincarné, mais une dette morale assumée envers des combattants devenus vulnérables du fait de leur alliance passée.

Or les éléments révélés depuis sont troublants. Selon plusieurs rapports d’organisations américaines spécialisées et des documents judiciaires, Lakhanwan souffrait de troubles psychiatriques majeurs depuis son arrivée. En dépression sévère, déscolarisé professionnellement, replié sur lui-même, parfois mutique pendant des semaines, il avait fait l’objet d’alertes multiples de la part de son entourage dès le début de l’année 2024, évoquant des tendances suicidaires inquiétantes. Aucune prise en charge médicale sérieuse n’a été déclenchée. Aucun suivi psychologique structuré n’a été mis en œuvre. Pourtant, cet homme en grande détresse mentale a pu acheter légalement une arme de poing, sans obstacle administratif.

C’est ici que le discours politique s’effondre face aux faits. Sarah Beckstrom n’est pas morte à cause d’un visa. Elle n’est pas morte parce que les frontières auraient été trop ouvertes. Elle est morte parce qu’aux États-Unis, l’accès aux armes reste massivement permis, indépendamment de la santé mentale des acheteurs. Chaque année, près de 45 000 personnes périssent par armes à feu dans le pays. Des milliers de fusillades impliquent des citoyens américains sans aucun lien avec l’immigration. Les écoles, les centres commerciaux, les lieux de rassemblement ont été frappés par des tueurs parfois nés sur le sol américain et n’ayant aucun antécédent migratoire. Le phénomène est structurel. Il relève avant tout d’un modèle national d’armement civil hors normes.

Mais ce sujet demeure politiquement tabou. Le lobby des armes pèse plusieurs milliards dans le financement électoral. Les réformes sur le contrôle des ventes stagnent depuis trois décennies. Pour certains responsables politiques, il est plus simple de désigner l’étranger que de s’attaquer à un problème interne qui fissure l’équilibre politique américain. L’immigration devient alors l’exutoire parfait. Le coupable à distance. Le bouc émissaire commode.

Le débat public actuel révèle toute la tension de cette équation. Entre réalisme sécuritaire et responsabilité morale, les démocraties occidentales semblent coincées dans une impasse. Accueillir des populations issues de zones de guerre pose des défis considérables. Les troubles post-traumatiques sont fréquents. Sans dispositifs d’accompagnement psychiatrique puissants et continus, l’installation sociale peut devenir fragile. Des passages à l’acte, bien que minoritaires, peuvent survenir.

Dans le même temps, généraliser ces cas isolés pour bâtir des politiques collectives revient à criminaliser des populations entières. C’est le mécanisme classique de la peur électorale. Après chaque attentat impliquant une origine identifiable, surgissent les réflexes de fermeture, qu’ils soient symboliques ou administratifs. Visa renforcé, suspension de programmes, stigmatisation communautaire. Non pour résoudre le problème de fond, mais pour afficher une posture d’action immédiate.

L’exemple des Somaliens aux États-Unis illustre cette dérive. Accusés sans preuve d’avoir détourné des fonds vers leur pays d’origine, des milliers de résidents installés depuis des années ont vu leur situation fragilisée, leurs activités placées sous surveillance accrue, leurs familles vivre sous la menace d’expulsions arbitraires. Le crime supposé d’une minorité devient la suspicion portée sur tous.

Le crime n’a pourtant pas de nationalité. Ni afghane, ni somalienne, ni tchétchène, ni américaine. Mais le récit dominant persiste à reconstruire une causalité simpliste. Étranger égale danger. Frontière égale sécurité. Une équation politiquement efficace mais factuellement trompeuse.

Le débat réel est ailleurs. Il porte sur la capacité des États à conjuguer sécurité publique, responsabilité morale et prise en charge humaine des traumatismes. Or aucune démocratie occidentale n’a trouvé l’équilibre durable entre ces exigences. L’on ferme trop ou l’on ouvre mal. L’on protège symboliquement ou l’on accompagne insuffisamment. Le résultat est toujours le même. Des drames individuels transformés en conflits collectifs.

Sarah Beckstrom mérite justice. La justice n’est pas dans la rhétorique des frontières fermées. Elle est dans la prévention réelle, l’encadrement médical des plus fragiles, le contrôle de l’accès aux armes, et une politique migratoire rigoureuse sans être aveugle.

Tant que l’on cherchera des ennemis plutôt que des solutions, chaque tragédie nourrira les mêmes réflexes de stigmatisation. L’Amérique n’est pas confrontée d’abord à une crise migratoire mais à une crise de cohérence politique. Et cette incohérence tue aujourd’hui bien davantage que les frontières ouvertes.


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