Hommage à mon frère Éternité des étoiles

Mon frère, Najib Bouchaib est décédé le 1 janvier 2023. Il avait 60 ans. Très jeune pour partir. Mais le temps diffère d’un huomme à l’autre. Surtout les temporalités intérieures. Dans le cas de mon frère, le temps s’est à la fois condensé et étendu pour quelques décennies tellement chargées, à la fois pleines et gorgées de vie, d’aventures, de défis, de départs à zéro, de changements d’existence, de voyages, nombreux et longs, de situations parfois extrêmes qui ont forgé son humanité à fleur de peau et sa bonté légendaire. Installé en France à l’âge de 18 ans, il y aura passé (en dehors des déplacements et des missions) 42 années. D’abord à Paris puis en Côte d’Azur. Monte Carlo, Monaco, Cannes, puis Nice où il a élu domicile depuis 30 ans.
Mon frère avait fait des études de psychologie à Paris avant de finir son cursus à Berlin en Allemagne. Il était polyglotte comme pratiquement toute la famille. Il maîtrisait l’arabe, le français, l’allemand, l’anglais et l’italien. Grand lecteur, amoureux de l’Histoire du monde et de l’humanité, il pouvait converser durant des heures sur les anciennes civilisations qu’il a étudiées allant jusqu’à visiter des pays comme la Grèce, l’Iran, l’Irak, lEgypte où il a effectué plusieurs séjours, le Liban, la Syrie, la Turquie et l’Arménie, un pays cher à son coeur. Il avait coutume de me dire, en grand frère, que pour grandir, il faut voyager et parcourir le monde. Comme notre père, Abdallah Najib, mon frère Bouchaib et moi-même avons hérité cette passion pour les départs sous d’autres cieux de notre père, qui était soldat sous l’occupation française et qui a sillonné plusieurs fronts de guerre allant jusqu’à faire les campagnes d’Indochine, où il a été blessé. Mon père aussi disait que la plus forte expérience de la vie est le voyage vers d’autres cultures et d’autres humanités. Cela nous rend humble, disait-il. Et profond. Humain, très humain aussi.
C’est aussi dans un sens ce qui a poussé mon frère Bouchaib de s’engager dans l’armée, au sein des corps de la légion étrangère. Je pense que l’amour et le parcours de mon père y était pour l’essentiel. Mon frère Bouchaib a toujours nourri une admiration sans bornes pour notre père, qui nous a transmis son goût de l’aventure, son désir de changer d’espace, sa volonté de demander au temps ce que la distance ne peut donner que peu à peu, et inversement.
Mon frère, en légionnaire, a dû remplir plusieurs missions en Afrique, dans le Sahel, en Asie Centrale et en Amérique Latine, surtout la Guyane où il a passé plus de 18 mois. Une période très dure de sa vie, qui a été marquée par de nombreux doutes et de grandes remise en questions. Surtout après une terrible blessure où il avait frôlé la fin, gardant des séquelles intenses surtout morales. Il dit n’avoir jamais regretté ses choix de vie, mais ces années au sein de la Légion étrangères l’ont impacté lourdement, jusqu’à la fin. D’ailleurs, malade, hospitalisé à Nice, je le suis rendu le voir en juillet 2022, pour une semaine, et là, encore, il m’avait réitéré ses sentiments complexes sur cette terrible période de sa vie finissant comme d’habitude ses propos, dans ce genre d’échange par cette formule latine: « Errare humanum est, perseverare diabolicum ». Pourtant, lui, qui avait atteint une certaine sagesse de toutes ses pérégrinations et ses errances, n’a pas réussi à ne pas reproduire ce que lui-même considérait comme des erreurs. Mais, dans un large sens, c’est cette fragilité et ce sont ces failles, qui font de nous de simples humains. Des humains faillibles. Vulnérables.
Sur un autre plan, quoi qu’il eut fait, là où il pouvait être, il revenait au moins pour un mois au Maroc, à Casablanca, à Hay Mohammadi, là où nous sommes tous nés et là où nous avons créé pour nos vieux jours d’indélébiles souvenirs. Toute une mémoire que nous partageons entre parents et frères. Notre mère, Habiba, qui nous a nourri de son lait le meilleur. Notre père, Abdallah qui nous a transmis sa simplicité et sa grande générosité de coeur. Mon frère aîné Simohamed, un pilier de la famille, qui a veillé sur mon enfance turbulente (je suis le dernier de la fratrie et notre sœur, Oum Kalthoum, l’exemple même de la douceur et de l’amour, que notre père avait baptisé en hommage à la Diva égyptienne Oum Kalthoum. C’est ce noyau familial qui a toujours et qui restera notre territoire à tous au sein de la famille Najib: de l’amour, de la passion, beaucoup d’humanisme, de la générosité, un sens aigu du partage et du don de soi, et aussi une certaine dose de folie, qui fait de nous des électrons libres constamment en quête d’ailleurs.
Malade depuis cinq ans, mon frère Bouchaib, a tenu. Il a lutté de toutes ses forces. Il a fait face à la maladie avec une grande dignité, sans jamais se plaindre et en relativisant les moments les plus lourds et les plus graves, dans l’acceptation la plus simple. Tout en tenant à rentrer au pays pour y passer parfois jusqu’à six mois comme cela a été le cas en 2020. Il avait décidé de rester plus longtemps que prévu comme s’il savait qu’il lui fallait se nourrir de notre présence et nous de la sienne.
C’est aussi ce sentiment d’urgence qui a dû le pousser à fonder à Nice deux associations. La première pour le dialogue des religions où il a réuni autour de lui des personnalités de tous bords, musulmans, chrétiens, juifs, bouddhistes, agnostiques et des volontaires soucieux de partager leurs richesses culturelles et d’éviter tous types de clivages et de stigmatisation des minorités. Un travail qui l’occupait beaucoup et lui procurait beaucoup de sérénité. La deuxième association qu’il a créée est destiné à la protection des animaux, qui ont toujours eu une immense place dans sa vie s’occupant jusqu’à la fin de ses chiens et chats qui portaient tous des noms de divinités mythologiques.
Homme simple, d’une grande discrétion, parlant peu, passionné par la vie et ses imprévus, j’ai partagé 53 ans de mon existence avec un frère aimant, un frère bon, un frère généreux, un frère unique.
Paix à ton âme, mon frère. Nous sommes unis dans cette vie et toutes les autres. Éternité des étoiles.
Nice. Le 3 janvier. 2023.


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