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Günter Grass: Tel un monolithe

On le sait. Il ne s’en est jamais caché, Günter Grass n’aimait pas l’Allemagne. Un Allemand qui n’aime pas la sainte patrie, cela rappelle un autre immense nom germanique, celui de Friedrich Nietzsche qui a souvent fustigé cette Allemagne à la fois archaïque et floue. Pourquoi un tel désamour, et avec autant de force, pour l’une des figures majeures des lettres allemandes au même titre que Heinrich Böll, Thomas Mann ou encore l’immense Hermann Hesse, par exemple ? Il y a certes le nazisme, auquel il a pourtant appartenu jeune, lui le natif de 1927 ; il y a aussi le poids de la guerre, il y a également la division des deux Allemagne, sans oublier la dérive politique entre gauche et droite, pourtant, lui, Günter Grasse, qui était très proche de figures politiques comme Willy Brandt et Gerhard Schröder, deux chanceliers qui tendaient l’oreille pour écouter les conseils d’un sage toujours révolté, un brin provocateur, éternel insatisfait, n’a jamais pu se réconcilier avec la mère patrie. On s’en souvient, face à la guerre, il a eu cette phrase lancinante, qui revient comme un couperet : «La guerre m’a laissé la conscience très nette que mon existence ne tient qu’au hasard». La fin des rêves, la mort, le désastre de l’après-guerre, le mur de Berlin et la mise sur pied de deux entités fratricides, incestueuses, deux patries, ennemies, avec un seul et même peuple, ont achevé de lui donner la certitude que l’Allemagne va très mal et risque de ne jamais se relever, malgré toutes les fausses apparences. «Nous, les enfants aux doigts brûlés, avons répudié le noir et blanc, et sommes devenus les rejetons du scepticisme, les adeptes de toutes les nuances du gris». De ce marasme sort un chef-d’œuvre, «Le Tambour». Plus tard, cet immense pavé, aux consonances infernales, sera adapté au cinéma par Volker Schlöndorff et aura une Palme d’or à Cannes en 1979. Suivront d’autres grands titres, moins colossaux que «Le Tambour», mais avec la même puissance verbale, avec le même engagement, avec ce regard sans compromis sur le monde d’aujourd’hui et sur ses faillites à tous les niveaux. «Le chat et la souris», «Les années de chien», «Le Turbot», «L’appel du crapaud», «Mon siècle», «En crabe» et d’autres grands livres, qui marquent la particularité d’un auteur, habité par la langue, au plus près de lui-même, de ses origines, lui, le natif de Dantzig et mort à Lübeck.

Dérision et déception

Günter Grass a toujours été ironique face à tout ce qui faisait mal aux sociétés modernes. Avec constamment ce phrasé cinglant et ce style mordant pour dire le non-dit et surtout pour ne pas laisser le hasard ronger davantage la capacité humaine de résistance et de résilience face aux terribles contingences de cette existence qui peut, souvent, se résumer à un long et terrible chemin de croix pour tous. Résistance face au mal, résistance aux catastrophes idéologiques et aux injustices humaines qui sévissent et qui rongent le coeur de la société. C’est dans ce sens, qu’il a un jour dit au grand écrivain israélien, Amos Oz, qu’il n’avait rien, lui l’Allemand, contre les Juifs ni Israël, mais qu’il ne pouvait en aucun cas cautionner, de quelque manière que ce soit, la politique menée par les dirigeants israéliens contre les Palestiniens. C’est dans ce sens qu’il a toujours été, du côté des «perdants», des oubliés, de ceux qui l’on marginalisent et que l’on persécute. Günter Grass était un homme exigent et sans complaisance aucune, et surtout pas avec lui-même : «Nous avons eu tort. J’ai eu tort. D’abandonner ce pan d’histoire à la droite et à des groupes de nostalgiques. La gauche a fait l’erreur de prendre les gens pour des idiots. Comme si les ouvriers des chantiers navals, qui acclamaient Hitler en 1935, n’étaient pas les mêmes qui avaient voté rouge quelques années plus tôt. Comme s’il n’y avait pas, dans le nazisme, le mot national mais aussi socialisme. Nous avons démonisé. Il fallait dire les faits. Moi je ne suis là que pour raconter : montrer les faits, ressortir les vieux albums de famille et poser des questions sur les photos qui manquent». Il faut dire que jusqu’à sa mort, Günter Grass a traîné polémique sur polémique. Il aurait pu couler des jours heureux en travaillant ses sculptures et ses graphismes, mais il avait toujours un œil braqué avec rage sur ce monde en déshérence. D’où son immense ouvrage, «Mon siècle», où il dit tout, où il fustige tout le monde, où il révèle des choses et crée un cataclysme en Allemagne et dans le monde quand on apprend qu’il a eu maille à partir avec les hitlériens. Peut-être que ce type de courage littéraire et humain est à lire à l’aune de cette phrase qui en dit long sur le bonhomme : «Je le concède : je suis pensionnaire d’une maison de santé, mon infirmier m’observe, me tient à l’œil, car il y a dans la porte un judas, et l’œil de mon infirmier est de ce brun qui ne saurait percer à jour celui qui a les yeux bleus comme moi». Cela sonne comme un aveu de liberté au-delà de la mort, pour un écrivain aux dimensions universelles et dont l’œuvre survivra aux idéologies de bas étage.


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