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Guerre programmée : De Gaza à Fordo, les lignes d’un ordre imposé

Par Hamza Abdelouaret


Derrière les bombardements de Gaza, les frappes israélo-américaines contre l’Iran, les tensions étendues du Liban à la mer Rouge, se révèle une architecture stratégique longuement mûrie à Washington. Ce dossier exceptionnel expose les quatre leviers d’un basculement géopolitique : opérations militaires coordonnées, effondrement humanitaire, délitement du droit international et retour assumé à la force comme logique dominante. Ce n’est pas une dérive, c’est un projet.

 

Rising Lion : la frappe et la faille

Au cœur d’un des épisodes les plus tendus depuis deux décennies, l’escalade militaire entre Israël, les États-Unis et l’Iran ne s’inscrit pas dans un simple enchaînement d’attaques et de représailles. Elle s’inscrit dans une séquence géopolitique où chaque geste militaire cache une bataille d’agendas, des fractures anciennes et une redistribution des rapports de force. L’opération israélo-américaine baptisée Rising Lion, qui visait des sites stratégiques nucléaires iraniens à Fordo, Ispahan et Natanz, a marqué un tournant. Si les installations ciblées n’ont pas été anéanties, l’opération a déclenché une riposte iranienne d’une ampleur rare, qualifiée par plusieurs experts de « plus grand assaut jamais connu par Israël », évoquant même une intensité supérieure à celle de la guerre des Six Jours.

Le bilan humain dépasse la centaine de morts. Le coût opérationnel est également vertigineux, avec plus de 225 millions de dollars par nuit dépensés par Israël pour intercepter les missiles iraniens. Mais au-delà des pertes, des destructions et des chiffres, ce sont les failles du système qui s’exposent. Du côté israélien, l’intervention a mis en lumière les limites de l’Iron Dome, pourtant présenté depuis des années comme un rempart absolu. Sur le plan intérieur, elle renforce l’impression d’une dépendance structurelle aux choix de Washington. Le timing de l’attaque n’est d’ailleurs pas anodin : elle intervient à la veille d’une importante conférence sur le Moyen-Orient à New York, coprésidée par la France et l’Arabie saoudite, dans un contexte d’instabilité politique croissante aux États-Unis comme en Israël. Donald Trump, confronté à de vives critiques sur ses décisions migratoires, et Benyamin Netanyahou, en butte à une opposition israélienne galvanisée par les voix de Yair Lapid et Yair Golan, semblent avoir vu dans cette opération un levier de diversion autant qu’un test stratégique.

La riposte iranienne, quant à elle, ne s’est pas limitée à une démonstration de force. Elle a ciblé des positions hautement symboliques, dont la base américaine d’Al-Udeid au Qatar. Cette base, rappelons-le, constitue depuis 2002 le centre névralgique des opérations militaires américaines au Moyen-Orient. Sa création, dans le sillage de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1991, symbolise l’impuissance historique du Conseil de coopération du Golfe à garantir une défense collective régionale. L’attaque iranienne, bien que préalablement annoncée, a provoqué un choc, incitant les États-Unis à freiner l’élan militaire israélien. Ce geste souligne l’ambivalence de Washington, pris entre sa loyauté stratégique envers Israël et la nécessité de ménager ses alliés du Golfe, qui craignent un embrasement régional hors de contrôle.

Dans ce contexte, la question de l’initiative stratégique reste ouverte. Est-ce Israël qui embarque les États-Unis dans une guerre prolongée, à l’image de l’époque Bush avec l’Irak, ou bien est-ce Washington, via l’administration Trump, qui utilise son allié israélien comme bras armé régional ? La réponse, sans doute, réside dans une dialectique d’interdépendance. Trump a montré qu’il savait rétablir ses lignes rouges lorsque les intérêts américains sont directement menacés, comme ce fut le cas après les frappes sur Al-Udeid. Mais il a aussi laissé faire, dans un premier temps, en fermant les yeux sur les préparatifs israéliens. De son côté, Netanyahou a pris le risque d’entraîner son protecteur dans une spirale qui échappe désormais à tout contrôle bilatéral.

L’onde de choc s’est aussi traduite diplomatiquement. L’absence de réaction militaire directe de la Russie ou de la Chine ne signifie pas un retrait. Moscou et Pékin ont choisi de répondre sur le terrain du droit international et de la diplomatie multilatérale, en particulier au sein du Conseil de sécurité. C’est là que la question du TNP (Traité sur la non-prolifération nucléaire) est revenue sur le devant de la scène. L’un des effets les plus durables de cette confrontation pourrait bien être l’abandon définitif par Téhéran de ses engagements en matière nucléaire. Si cela se confirmait, ce ne serait plus seulement une guerre entre trois acteurs, mais un glissement tectonique aux conséquences mondiales. La Russie, lors de son intervention à l’ONU, n’a d’ailleurs pas manqué de souligner le paradoxe d’un Israël non signataire du TNP, tout en critiquant la pression exercée sur l’Iran, pourtant toujours membre du traité.

Le schéma de coalition aussi interroge. Là où l’Iran semble de plus en plus isolé militairement, Israël a, cette fois, bénéficié d’une coordination non assumée mais perceptible avec certains États du Golfe, confirmant les signaux apparus depuis les accords d’Abraham. Ce réalignement discret mais réel accentue les lignes de fracture. La première oppose l’axe occidental à un Iran plus que jamais en rupture. La seconde oppose les sociétés arabes, dont les opinions publiques restent très majoritairement hostiles à toute normalisation avec Israël, à des élites politiques qui multiplient les convergences sécuritaires sous pression américaine. Enfin, une troisième ligne de clivage se dessine entre le Sud global, incarné notamment par les BRICS, et l’ordre géopolitique issu de la fin de la Guerre froide, aujourd’hui contesté.

Cette crise polymorphe, qui s’est cristallisée en quelques heures mais couve depuis des mois, ne fait donc que commencer. Elle ne s’arrête ni à Natanz ni à Gaza. Elle appelle à repenser les équilibres stratégiques, à interroger les illusions de la dissuasion technologique, et à anticiper une réorganisation possible du paysage diplomatique mondial, au moment même où les institutions multilatérales montrent leurs limites. Reste à savoir si le coût politique, humain et économique de « Rising Lion » permettra d’ouvrir une fenêtre diplomatique, ou s’il annonce un basculement durable dans l’instabilité.

 

Gaza, Iran, Israël : le point de rupture

À mesure que le fracas des missiles se mêle aux cris d’une population assiégée, la séquence ouverte par l’opération Rising Lion dessine un moment charnière dans l’histoire contemporaine du Moyen-Orient. L’attaque israélo-américaine contre les infrastructures nucléaires iraniennes à Fordo, Ispahan et Natanz, qui a précipité une riposte spectaculaire de Téhéran, n’est pas un acte isolé. Elle s’inscrit dans un cycle plus large de tensions exacerbées, de radicalisations politiques, de fractures internationales et surtout, d’un effondrement humanitaire à Gaza devenu le miroir brûlant d’un monde incapable de se réconcilier avec ses principes.

Sur le terrain, les chiffres sont accablants. Plus de 56 000 morts recensés à Gaza selon les autorités sanitaires locales, un système de santé totalement anéanti, au moins 50 000 enfants souffrant de malnutrition aiguë. Ces données, déjà terribles, pourraient être bien en deçà de la réalité. Un article de l’INSEAD publié en juin 2024 estimait que les chiffres officiels pourraient sous-évaluer de 30 à 40 % l’ampleur des pertes humaines. Ce n’est plus simplement une guerre asymétrique, c’est une dynamique génocidaire, pointée du doigt par de multiples ONG, collectifs juridiques et observateurs internationaux qui s’accordent à évoquer un projet d’effacement physique, culturel et symbolique du peuple palestinien.

Cette destruction ne s’arrête pas aux corps ni aux infrastructures. Elle vise également la mémoire, les archives, les écoles, les musées, les lieux de culte. À Reza, plusieurs sites historiques ont été détruits dans ce qui ressemble à une entreprise d’effacement culturel, une tentative d’extirper Gaza de la conscience du monde. Comme Sarajevo ou Mossoul avant elle, Gaza devient l’archétype d’une ville martyre. Une ville qui, même dans la ruine, modèle les résistances. Mais à quel prix ? Et jusqu’à quand ?

Le discours du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, évoquant le « peuple des ténèbres » et la prophétie d’Isaïe, a marqué une rupture idéologique majeure. Derrière cette rhétorique apocalyptique, soutenue par une frange évangéliste américaine proche de Donald Trump, se dessine un projet messianique de reconfiguration du territoire et de l’histoire. L’annonce simultanée de l’autorisation de 22 nouvelles colonies en Cisjordanie, juste avant l’embrasement régional, confirme cette volonté d’étouffer toute perspective de paix politique. L’extrême est atteint, et peut-être justement pour cette raison, un point de bascule est possible. Il faudra, pour cela, un sursaut moral et politique venu de la société israélienne elle-même, comme ce fut parfois le cas dans le passé. Des manifestants brandissant les photos d’enfants tués à Gaza devant la Knesset, des activistes israéliens soutenant les flottilles de solidarité, des voix dissidentes appelant à rompre le silence.

Du côté des pays arabes, l’onde de choc a d’abord mobilisé les sociétés civiles. Des manifestations, des tribunes, des campagnes de solidarité ont émergé un peu partout, y compris au Maroc. Les textes récents d’Ali Anouzla ou d’Abdellah Tourabi en témoignent. Mais les initiatives citoyennes restent encore trop fragmentées. La marche pour Gaza, brutalement stoppée par le régime égyptien puis par la reprise des hostilités contre l’Iran, a montré les limites d’une coordination transnationale pourtant vitale. La flottille citoyenne vers Reza, les cartographies satellites des destructions, les plaintes internationales déposées pour génocide constituent des actes forts, mais encore isolés, incapables à ce stade de peser sur les appareils d’État verrouillés par des logiques de puissance.

La responsabilité des gouvernements occidentaux, en particulier, est désormais posée de manière frontale. Les démocraties consolidées, promptes à défendre leurs intérêts stratégiques ailleurs, ont fermé les yeux sur le drame de Gaza et sur les dérives israéliennes. La tentative avortée de réviser l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël, bloquée par l’Allemagne, l’Autriche et la Hongrie, illustre l’impuissance volontaire d’un ordre international fragmenté. Cette passivité alimente les fractures entre l’Occident et le Sud global, dont les réactions deviennent de plus en plus autonomes.

Ce qui se joue dépasse la Palestine. C’est l’avenir même du droit international, de la sécurité collective et de la dignité humaine qui est suspendu aux choix des semaines à venir. L’Iran, isolé sur le plan militaire mais soutenu dans certaines enceintes multilatérales, pourrait bien se retirer du Traité de non-prolifération nucléaire. Le risque d’une nouvelle ère de prolifération incontrôlée est réel. Et l’instabilité pourrait devenir structurelle, irréversible.

Plus que jamais, une solution politique est nécessaire. Elle passe par une remise à plat complète des équilibres stratégiques, une redéfinition des priorités diplomatiques et un engagement sincère des puissances régionales et mondiales à faire de la justice une condition de la paix. Les accords d’Abraham, dans leur version actuelle, n’ont pas apporté la stabilité promise. Ils ne peuvent fonctionner que s’ils s’inscrivent dans une approche globale qui reconnaît le droit des Palestiniens à exister, à reconstruire, à rêver. Faute de quoi, ils resteront l’écrin diplomatique d’une trahison historique.

 

Retour de la loi du plus fort : une géopolitique sans freins

Les cartes sont de nouveau sur la table. Pas celles des diplomates mais celles des stratèges, des états-majors, des missiles à longue portée. Le monde renoue avec une logique que l’on croyait en sommeil : celle de l’aréal géopolitique, de la dissuasion par la puissance, de la projection militaire sans garde-fou. Ce qui vient de se jouer entre Israël, l’Iran et les États-Unis marque un retour brutal à la loi du plus fort, une résurgence assumée de la course aux armements. L’arme nucléaire, que l’on évoquait jusqu’alors sous le registre de la régulation ou de la non-prolifération, redevient un horizon stratégique pour les États qui s’estiment menacés. Et dans ce nouvel ordre où le droit international est réduit au silence, la tentation proliférante gagne du terrain.

Il ne s’agit plus seulement d’une hypothèse. Dans certains cercles diplomatiques ou académiques, la question n’est plus de savoir si l’Iran pourrait se doter de l’arme nucléaire, mais pourquoi il ne l’aurait pas déjà fait, alors que l’État hébreu la possède sans l’admettre officiellement et que la communauté internationale s’en accommode. L’exemple du fragile équilibre nucléaire entre l’Inde et le Pakistan revient avec insistance. La dissuasion, dans ce cas, a fonctionné comme un garde-fou malgré les tensions. C’est une logique qui, à défaut d’être rassurante, est désormais perçue comme rationnelle dans un monde qui ne croit plus aux garanties offertes par le multilatéralisme. Car c’est bien là le cœur du problème : le système international hérité de l’après-guerre, incarné par l’ONU et le droit humanitaire, s’effondre sous nos yeux. Les Nations unies, paralysées, impuissantes, apparaissent aujourd’hui à genoux, désavouées dans leur rôle de médiateur et de protecteur.

Pourtant, dans ce vide, certains signaux faibles laissent entrevoir un possible point de bascule. Le dernier Conseil de sécurité, malgré ses limites, a été le théâtre de mises en garde inédites. Donald Trump, dans une série de tweets déstabilisants, a violemment attaqué Benyamin Netanyahou, dévoilant les tensions internes à l’alliance israélo-américaine. Ce désalignement partiel, même temporaire, vient rappeler que les soutiens les plus solides ne sont pas inconditionnels. Et que même au sein des régimes les plus militarisés, il existe des lignes de rupture idéologiques ou électorales.

Ce moment de vérité est d’autant plus crucial qu’il intervient dans un monde arabe en mutation profonde. Un monde qui, plus de dix ans après les révoltes du printemps arabe, semble progressivement sortir des grandes idéologies qui ont structuré la région au XXe siècle. L’arabisme révolutionnaire de Nasser ou l’islamisme politique issu de la révolution iranienne de 1979 apparaissent aujourd’hui comme des pics dépassés. Même en Iran, comme l’a récemment analysé Farida Abdelkader dans Le Monde, on observe une érosion idéologique au sein de la population, bien plus diversifiée et pragmatique que ce que laissent penser les caricatures occidentales. Le régime théocratique subsiste, certes, mais dans une société iranienne de plus en plus libérale, désireuse d’ouverture, marquée par des tensions internes croissantes.

De leur côté, les pays du Golfe se projettent désormais dans une dynamique libérale assumée. Ce sont des puissances capitalistiques, adossées à des ressources considérables et à une volonté d’ouverture sur le monde. Le commerce, selon la vieille formule de Montesquieu, adoucit les mœurs. Encore faut-il que les bases de la paix soient fondées sur une solution politique juste. Car la paix ne peut être achetée, elle doit être construite. Et c’est bien tout le paradoxe de cette région. Les accords d’Abraham, portés par une promesse de stabilité économique et sécuritaire, se sont construits sur l’impasse palestinienne, sans jamais en résoudre le nœud central. Ils ne peuvent survivre à cette contradiction. Toute paix durable passe nécessairement par la reconnaissance des droits fondamentaux du peuple palestinien, sans quoi elle restera une paix de façade.

Cette impasse diplomatique officielle renforce l’idée d’un contre-pouvoir civil qui monte en puissance. Partout, des collectifs émergent, des ONG se coordonnent, des campagnes internationales se mettent en place pour dénoncer le génocide en cours, cartographier les destructions, soutenir la flottille citoyenne, réclamer justice devant les juridictions internationales. Mais ces initiatives, encore trop fragmentées, peinent à peser réellement. Il manque une coordination transnationale solide, capable de constituer un véritable bloc face aux appareils d’État. Pour l’instant, la dynamique reste éclatée, bien que soutenue par une diaspora palestinienne active et déterminée.

Au-delà de la géopolitique militaire, c’est une lecture culturelle et identitaire qui s’impose. Gaza, par son histoire millénaire, sa richesse intellectuelle et artistique, est le cœur palpitant de la Palestine. Et sa destruction méthodique, comme le soulignent des chercheurs comme Jean-Pierre Filiu, constitue un crime de mémoire autant qu’un crime de guerre. Ce qui est visé, ce ne sont pas seulement des infrastructures, mais une mémoire collective, un patrimoine, une culture. Comme ce fut le cas à Sarajevo ou à Mossoul, ces attaques façonnent à la fois les blessures et les formes de résistance.

Le monde est à la croisée des chemins. Soit il continue de s’enfoncer dans une géopolitique décomplexée, dominée par la force brute, la prolifération et l’oubli. Soit il parvient, grâce à un réveil concerté des sociétés, à retrouver le sens d’un ordre fondé sur la justice, la dignité et le droit. Il n’est plus temps d’attendre. Il est temps d’agir. Le point de bascule est là.

 

Washington a-t-il programmé la guerre avec l’Iran ?

La séquence actuelle, marquée par les frappes israéliennes contre l’Iran, les ripostes régionales et les tensions étendues de Gaza au détroit d’Hormuz, ne peut être comprise à travers les seuls événements conjoncturels. Elle s’inscrit dans un cadre stratégique bien plus ancien, conçu à Washington bien avant l’élection de Trump ou le retour de Netanyahou. Ce qui semble aujourd’hui une réaction en chaîne désordonnée répond en réalité à un plan pensé depuis des années, méthodiquement établi dans les cercles de pouvoir américains. L’un des documents les plus révélateurs de cette logique s’intitule Which Path to Persia?, publié en 2009 par la Brookings Institution, un think tank influent lié au Pentagone et aux grandes agences fédérales. Derrière ce titre, c’est toute une cartographie d’options contre l’Iran qui se dévoile, dont certaines semblent se déployer aujourd’hui dans le réel, avec une précision presque troublante.

Une lecture attentive de cette étude, longue de plus de 180 pages, permet de percer cette mécanique. Ce document n’est pas une spéculation universitaire parmi d’autres. Son objectif était clair : établir un éventail d’options concrètes pour affaiblir ou renverser le régime iranien, sans passer nécessairement par une invasion militaire directe à la manière de l’Irak. Ce qui frappe à la lecture, c’est la précision avec laquelle il anticipe ou plutôt programme les séquences actuelles.

À cette époque, l’administration Obama, fraîchement investie, était encore prudente vis-à-vis d’un conflit ouvert avec l’Iran. Le document souligne que le coût humain, financier et politique d’une invasion ne serait pas soutenu par l’opinion américaine, encore marquée par les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Il s’agissait donc de trouver des alternatives plus discrètes, plus vendables, plus efficaces. Parmi les scénarios proposés, la Brookings évoque ouvertement le recours à des actions secrètes, des tentatives de soulèvement populaire, voire un coup d’État militaire soutenu à distance. Mais dans chaque cas, le document souligne l’absence de garanties de succès. Le peuple iranien, dans sa majorité, ne semblait pas prêt à se soulever, l’armée ne montrait pas de velléités de rupture avec le pouvoir et une révolution intérieure apparaissait peu probable.

C’est dans ce contexte que la proposition la plus pragmatique du document prend tout son sens : laisser Israël frapper en premier. Sous le titre évocateur Leave it to Bibi, les auteurs exposent une stratégie consistant à encourager Israël à lancer une série de frappes ciblées sur les installations nucléaires iraniennes avec l’assentiment discret mais réel des États-Unis. Cette option, selon eux, présente deux avantages majeurs. D’une part, elle permet de détourner la critique internationale des États-Unis en concentrant les reproches et les représailles potentielles sur Israël. D’autre part, elle offre à Washington une flexibilité diplomatique lui permettant d’afficher une posture mesurée tout en poursuivant ses objectifs stratégiques par procuration. Le rôle de l’administration américaine ne serait pas d’empêcher Netanyahou d’agir mais bien de l’y pousser, de l’y aider, voire de l’y contraindre dans une logique assumée d’alignement tactique.

Or c’est précisément ce schéma qui semble se dérouler aujourd’hui, quinze ans plus tard, à travers les tensions croissantes entre Israël et l’Iran. Les frappes israéliennes récentes sur des sites sensibles en territoire iranien, parfois revendiquées, souvent attribuées, s’inscrivent dans cette doctrine d’action indirecte mais coordonnée. L’Iran, de son côté, répond par des actions asymétriques via ses alliés régionaux ou par des menaces sur la navigation internationale. Le cycle de confrontation s’intensifie mais toujours en maintenant Washington dans une position d’apparente retenue. Pourtant, les décisions majeures ne sont ni improvisées ni dépendantes des personnalités en place. Elles relèvent d’une planification stratégique issue d’un consensus de long terme sur les intérêts américains au Moyen-Orient.

Ce que révèle l’étude de la Brookings, au-delà de ses propositions opérationnelles, c’est une manière de penser la guerre non comme une décision à prendre mais comme un processus à entretenir. En définissant les différentes voies possibles, l’étude permet de choisir en fonction du contexte celle qui devient la plus opportune à chaque instant. Aujourd’hui, le contexte régional a changé, les équilibres internationaux ont bougé, mais la logique demeure. Les États-Unis ne cherchent pas nécessairement une guerre totale mais un affaiblissement continu de l’Iran, qui passe par des pressions économiques, des campagnes de sabotage, des alliances régionales renouvelées et des frappes ciblées en cascade. Le soutien à Israël s’inscrit dans cette architecture. Il n’est pas une réaction mais une articulation.

Dans les discours officiels américains, qu’ils viennent de Biden ou de Trump, il est souvent question de contenir l’Iran, de préserver la paix régionale, d’éviter l’escalade. Mais en pratique, c’est le contraire qui se produit. Les sanctions n’ont jamais été levées. Les tentatives de dialogue sont systématiquement court-circuitées. Et chaque mouvement de détente est rapidement écrasé par une nouvelle montée de tension. La guerre ne commence pas demain, elle est déjà là, sous une forme hybride, permanente, méthodiquement orchestrée.

Cette politique s’accompagne aussi d’un silence calculé. Dans les médias occidentaux, les débats sont souvent réduits à des oppositions de façade entre démocrates et républicains, entre partisans d’une désescalade et faucons militaires. Mais sur le fond, peu de choses changent. Depuis quinze ans, les priorités stratégiques américaines à l’égard de l’Iran sont restées les mêmes. Ce qui se joue actuellement n’est pas une dérive incontrôlée mais l’exécution d’un programme longuement mûri. Il ne s’agit pas de savoir si Netanyahou va trop loin mais de reconnaître qu’il agit dans un cadre prévu pour cela. Il ne dérape pas, il applique.

En définitive, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui au Moyen-Orient, il faut cesser de regarder Tel-Aviv comme le centre décisionnel. C’est à Washington que les plans se dessinent, que les calendriers s’ajustent, que les lignes rouges se fixent. Et ce n’est qu’en revenant aux sources comme l’étude de 2009 de la Brookings Institution que l’on peut comprendre que la guerre, loin d’être une erreur, est en réalité un choix structuré.


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