Fès-Meknès, laboratoire d’une nouvelle gouvernance de l’eau
LA VÉRITÉ
La plaine de Fès-Meknès, longtemps perçue comme l’un des poumons agricoles du Maroc, s’impose désormais comme un terrain d’expérimentation stratégique pour la gestion durable de l’eau. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), l’Union européenne et le ministère de l’Agriculture viennent d’y lancer un ambitieux projet intégré, destiné à rééquilibrer une ressource devenue critique et à inscrire la région dans une nouvelle ère de sobriété hydrique.
Ce programme, baptisé SGIRE – Système de gestion intégrée des ressources en eau, est porté par l’Agence du bassin hydraulique du Sebou. Il s’inscrit dans la continuité des efforts menés depuis plusieurs années dans la plaine du Saïss, dont les nappes souterraines s’épuisent à un rythme inquiétant. Dans cette zone à forte valeur agricole, où cohabitent cultures maraîchères, arboricoles et grandes exploitations céréalières, les besoins en irrigation dépassent largement les capacités naturelles de renouvellement des nappes. Le nouveau dispositif vise à prévenir cette dérive en dotant le territoire d’une approche globale fondée sur la planification, la régulation et l’innovation.
Financé conjointement par l’Union européenne à travers la Neighbourhood Investment Platform et par la BERD, le projet comprend plusieurs volets complémentaires : la mise en place d’outils de surveillance en temps réel, la modélisation hydrogéologique de la plaine, la digitalisation des données de prélèvement et le renforcement des capacités institutionnelles. L’objectif est de permettre aux autorités locales, aux agriculteurs et aux opérateurs publics d’accéder à une information hydrique fiable et actualisée, condition essentielle à toute politique de rationalisation. Cette approche systémique traduit la volonté de rompre avec les logiques fragmentées du passé, où chaque acteur gérait ses ressources sans vision d’ensemble.
Les enjeux sont considérables. Le bassin du Sebou concentre près du quart de la production agricole nationale, mais il subit depuis une décennie un déficit chronique. L’agriculture irriguée y a longtemps reposé sur des forages anarchiques, accentuant la dépression des nappes et menaçant à terme la viabilité même du modèle productif. Pour inverser cette tendance, la BERD a déjà accompagné le Maroc dans le projet de sauvegarde du Saïss, financé à hauteur de 150 millions d’euros et destiné à transférer l’eau du barrage M’dez vers les terres agricoles les plus vulnérables. Le programme SGIRE prolonge cette logique d’adaptation en s’attaquant au cœur du problème : la gouvernance et la responsabilisation collective autour de la ressource.
Sur le terrain, l’ambition est double. D’un côté, il s’agit de mieux réguler l’exploitation des eaux souterraines en instaurant un suivi transparent et concerté entre administrations, communes, exploitants et établissements publics. De l’autre, le projet entend encourager une transformation des pratiques agricoles à travers des technologies économes en eau, la diversification des cultures et la valorisation des filières à haute valeur ajoutée. Cette orientation répond à la vision nationale portée par la Génération Green 2020-2030, qui fait de la durabilité un pilier de la souveraineté agricole.
Mais la réussite d’un tel chantier ne se limite pas à la technique. Elle suppose une véritable adhésion des acteurs locaux, souvent réticents à modifier leurs habitudes d’irrigation. Les défis de formation et d’accompagnement seront donc centraux, tout comme la mise en place de mécanismes d’incitation financière. L’enjeu est d’éviter que la transition hydrique ne soit perçue comme une contrainte, mais comme une opportunité de modernisation et de résilience.
Pour l’Union européenne, ce projet s’inscrit dans le cadre de son partenariat vert avec le Maroc, engagé depuis 2022. Il vise à soutenir la transition écologique du Royaume, en particulier dans les secteurs les plus exposés aux risques climatiques. La BERD, pour sa part, renforce ainsi son rôle de partenaire institutionnel des politiques publiques marocaines, après avoir déjà investi dans des programmes liés à l’énergie, à l’irrigation et à la protection des sols.
Au-delà des infrastructures et des outils numériques, le SGIRE se présente comme un véritable laboratoire de gouvernance hydrique. Il repose sur une conviction partagée : sans coordination entre acteurs, sans données fiables et sans planification intégrée, aucune stratégie ne peut endiguer la crise de l’eau. C’est dans cette cohérence nouvelle que Fès-Meknès pourrait devenir un modèle pour d’autres bassins du Royaume, et plus largement pour la région méditerranéenne, confrontée elle aussi à la raréfaction de la ressource.
À l’heure où le Maroc investit massivement dans la désalinisation, le stockage et la réutilisation des eaux usées traitées, la mise en œuvre du SGIRE à Fès-Meknès vient compléter une politique nationale de souveraineté hydrique en pleine consolidation. C’est un pari à long terme, qui dépasse la simple gestion de crise. Car dans cette région au riche patrimoine agricole, il s’agit désormais de faire de chaque goutte d’eau un bien commun, géré collectivement et préservé pour les générations à venir.
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