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Et si le RNI choisissait l’opposition ?

Le RNI pourrait quitter l'exécutif pour la première fois depuis plus d'une décennie. Ce scénario redessinerait l'équilibre de la Chambre, la cohérence de la future majorité et l'avenir du parti d'Aziz Akhannouch.

Yassine Andaloussi


Pour l’instant, le RNI ne se présente pas comme un futur opposant. À l’issue de son conseil national, il s’est déclaré disponible pour participer au prochain gouvernement, a félicité le PAM pour sa première place et sa cheffe, Fatima Ezzahra El Mansouri, pour sa nomination, et a salué le bilan de l’exécutif sortant. Ce message de bonne volonté tranche avec celui de Skhirat, où la cheffe du gouvernement désignée a lancé devant ses instances : « Pas de gouvernement avec les Indépendants ».

Cette exclusion reste pourtant officieuse. Le communiqué final du PAM ne nomme pas le RNI et rappelle l’ouverture du parti à la concertation avec toutes les formations, « sans exception ». C’est cette ambiguïté qui rend le scénario de l’opposition plausible sans en faire une certitude. Le RNI pourrait y être conduit si aucune offre acceptable ne lui est faite, plutôt que de la choisir par stratégie.

La distinction est importante. Un parti qui entre dans l’opposition par conviction construit un récit : il dénonce, propose, se prépare à l’alternance. Un parti qui y entre par défaut apparaît comme un éconduit, et doit d’abord reconstruire sa crédibilité. Pour le RNI, qui a passé cinq ans à la tête de la coalition, l’écart entre ces deux postures sera décisif. Il dépendra du ton adopté dans les prochains jours, des conditions posées à une éventuelle participation, et de la capacité de ses dirigeants à transformer une mise à l’écart en position politique assumée.

Le contexte électoral pèse aussi. Avec 66 sièges, le RNI a perdu 36 élus par rapport à 2021, ce qui constitue une sanction nette. Mais il reste la deuxième force de la Chambre, devant l’Istiqlal. Il n’est donc pas un petit parti qu’on pourrait ignorer sans conséquence : le laisser dehors, c’est créer, au Parlement, un pôle d’opposition de poids.

Une majorité plus cohérente, mais sous tension

Sans le RNI, le PAM doit réunir ses alliés par l’addition. Une coalition PAM-Istiqlal totalise 162 sièges, à 36 de la majorité absolue de 198. Avec le Mouvement populaire (29), on atteint 191, soit sept sièges de moins que le seuil. Il faut donc un quatrième partenaire : l’USFP (26), le PPS (19) ou l’Union constitutionnelle (17).

Plusieurs combinaisons en découlent. PAM, Istiqlal, MP et USFP donnent 217 sièges. En y ajoutant l’UC, on monte à 234. Un « bloc moderniste » regroupant PAM, Istiqlal, USFP et PPS atteindrait 207 sièges. Chacune de ces formules est arithmétiquement viable, mais elles n’offrent pas la même marge. À 207, la majorité ne dispose que de neuf voix d’avance : quelques défections, ou une simple absence massive lors d’un vote, suffiraient à la fragiliser.

L’avantage de ce schéma est la clarté politique. Le PAM a fait campagne sur la critique du bilan sortant, et sa cheffe veut un « gouvernement politique fort et cohérent », organisé en pôles sectoriels homogènes. Cette architecture est plus facile à mettre en œuvre sans un parti qui a dirigé l’exécutif et revendiqué ses choix. Elle permet aussi d’incarner l’idée d’un « gouvernement national » rassemblant des partis de la gauche, du mouvement national et du centre, formule avancée par certains analystes.

Mais cette cohérence a un coût : la dépendance à l’égard d’alliés de taille moyenne. Dans une coalition à quatre ou cinq, aucun partenaire n’est négligeable. Le MP, l’USFP, le PPS ou l’UC peuvent chacun faire basculer l’équilibre, et ils le sauront. Ils pourront monnayer leur soutien en portefeuilles, en secrétariats d’État et en engagements programmatiques. Pour une cheffe de gouvernement qui veut imposer des pôles homogènes, la tentation sera grande de les compartimenter, au risque de diluer l’unité promise.

Le rôle de l’Istiqlal est ici central. Son secrétaire général, Nizar Baraka, a indiqué que le parti soutiendrait l’expérience gouvernementale du PAM, qu’il siège dans la majorité ou dans l’opposition, et son conseil national lui a donné mandat pour négocier. Sans l’Istiqlal, l’équation devient très difficile. Le parti est donc en position de force pour obtenir une part conséquente de l’exécutif.

Une opposition forte, mais profondément divisée

C’est sur les bancs de l’opposition que le scénario produit ses effets les plus visibles. Si le RNI (66), le PJD (54) et l’Alliance de la gauche (8) siègent ensemble dans l’opposition, ils totalisent 128 élus, soit un peu moins du tiers de la Chambre. Le PJD et l’Alliance de la gauche ont déjà choisi ce camp, ce qui signifie que l’arrivée du RNI en ferait le premier groupe d’opposition en nombre.

Ce poids ne se traduirait pas pour autant en alliance. Les deux principaux groupes d’opposition ont peu en commun. Le PJD est un parti islamiste, qui a dirigé le gouvernement pendant dix ans avant son effondrement de 2021 et qui revient avec 54 sièges, soit 41 de plus. Le RNI est un parti libéral, issu du monde des affaires et du pouvoir, que le PJD a longtemps combattu avant de gouverner avec lui. Sur les questions de société, d’économie ou de politique sociale, leurs lignes divergent. L’Alliance de la gauche, pour sa part, est éloignée des deux.

Autrement dit, la Chambre compterait une opposition nombreuse mais plurielle, aux motivations contrastées. Le PJD attaquerait sur le terrain des valeurs et de la justice sociale, le RNI plutôt sur la gestion économique et le pouvoir d’achat, sujet sur lequel il sera attendu après avoir dirigé l’exécutif. Une action commune ponctuelle, sur un texte précis ou une commission d’enquête, n’est pas à exclure. Une stratégie coordonnée et durable paraît beaucoup moins probable.

Cette fragmentation est aussi une chance pour la majorité. Un tel éclatement protège la coalition des attaques frontales et permet à la cheffe du gouvernement de jouer sur les divisions. Il reste que la majorité devra défendre ses textes face à deux anciens chefs de l’exécutif, qui connaissent les rouages de l’administration et les points faibles des dossiers.

Les prérogatives de l’opposition en question

La Constitution de 2011 reconnaît à l’opposition un statut et des droits. Quelques repères, à faire valider par la rédaction avant publication : une motion de censure peut être déposée par un cinquième des membres de la Chambre des représentants, soit 79 députés, mais son adoption exige la majorité absolue, soit 198 voix. Un cinquième des membres peut aussi saisir la Cour constitutionnelle d’un texte avant sa promulgation. Enfin, la création d’une commission d’enquête requiert l’initiative d’un tiers des membres, soit 132 députés.

Appliqués à notre scénario, ces seuils donnent des résultats nuancés. Le RNI (66) comme le PJD (54) ne peuvent atteindre seuls le cinquième requis. Réunis, ils le dépassent largement avec 120 élus, et peuvent donc, s’ils s’entendent, déposer une motion de censure ou saisir la Cour constitutionnelle. En revanche, ensemble avec l’Alliance de la gauche, ils totalisent 128 élus, à quatre sièges du tiers nécessaire pour une commission d’enquête. Quelques voix venues d’ailleurs suffiraient à franchir ce seuil.

Cela donne à l’opposition un pouvoir de nuisance réel, mais conditionné à une entente qui n’a rien d’automatique. La censure n’aurait en outre aucune chance d’aboutir tant que la majorité reste soudée, puisqu’il faudrait réunir 198 voix, soit plus que le total de l’opposition. Mais le simple dépôt d’une motion constituerait un moment politique fort, utile pour interpeller le gouvernement.

Le statut de l’opposition prévoit également des droits en matière de présence dans les commissions et de temps de parole. La Constitution lui réserve, à ma connaissance, la présidence de la commission chargée de la législation, point que la rédaction devra confirmer. Si c’est le cas, le choix du parti qui l’occupera deviendra un enjeu interne : le RNI, première force d’opposition, pourrait la revendiquer, au risque d’un conflit avec le PJD.

Un pari risqué pour le parti d’Akhannouch

Pour le RNI, la traversée du désert serait une première depuis son entrée au gouvernement en 2013. Elle comporte des avantages. Débarrassé de la charge du pouvoir, le parti pourrait se refaire une santé en attaquant la majorité sur les sujets qui ont fait son recul : le coût de la vie, l’emploi des jeunes, les services publics. Il pourrait aussi présenter la cheffe du gouvernement comme l’héritière d’un bilan auquel elle a elle-même participé, puisque le PAM faisait partie de la coalition sortante et que Mme El Mansouri était ministre de l’Aménagement du territoire.

Cet argument a toutefois ses limites. Le RNI aura du mal à faire oublier qu’il a dirigé l’exécutif pendant cinq ans, et que les électeurs l’ont sanctionné. Parler de pouvoir d’achat depuis les bancs de l’opposition sera audible, mais pas forcément crédible auprès de ceux qui l’ont jugé sur ses résultats.

L’autre risque est interne. Un parti qui a vécu du pouvoir peut se déliter dans l’opposition. Ses élus et ses cadres locaux, habitués aux leviers de l’exécutif, pourraient être tentés de rejoindre la majorité par pragmatisme. La question du leadership se posera aussi. Après un recul de 36 sièges, le rôle d’Aziz Akhannouch, salué par le conseil national pour sa contribution à la cohésion de la majorité, devra sans doute être clarifié. Rien ne permet d’en dire plus à ce stade, et les informations disponibles ne disent pas ce que l’intéressé envisage.

Enfin, la durée compte. Cinq ans, c’est long pour un parti qui doit rester visible et mobilisé. Le RNI devra choisir entre une opposition de principe, qui cultive son identité, et une opposition de proposition, qui prépare le retour au pouvoir. Les deux voies ne se concilient pas facilement.

Reste une inconnue majeure : la situation actuelle est mouvante. Les consultations se poursuivent, les positions publiques ne sont pas toutes formalisées, et une inflexion du PAM ou du RNI peut tout changer d’ici à l’annonce d’une coalition. Le scénario de l’opposition est donc moins une prédiction qu’une hypothèse de travail, mais il est suffisamment sérieux pour que chaque acteur le prenne en compte dans ses calculs.


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