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L’obstination espagnole et le vertige de la modernité marocaine

Par Fayçal El Amrani


Entre fascination géopolitique, rivalités politiciennes et obsession médiatique, la relation entre l’Espagne et le Maroc ne cesse de défier la raison analytique. Au-delà de la diplomatie officielle, un mal plus insidieux ronge une frange croissante de la classe politique et médiatique espagnole, nourrie par une vague populiste décomplexée : un réflexe de supériorité conjoncturelle et de frilosité stratégique, porté paradoxalement par une nouvelle génération politique totalement déconnectée des réalités du XXIe siècle. Décryptage d’une obstination anachronique.

Il est des obsessions qui en disent long sur les névroses de ceux qui les nourrissent. De l’autre côté du détroit de Gibraltar, la relation avec le Maroc ressemble de moins en moins à un voisinage diplomatique apaisé et de plus en plus à un cas d’école psychanalytique. Qu’il s’agisse de la gestion des flux migratoires, de la diplomatie des frontières ou, plus récemment, de la grande messe planétaire du football, l’Espagne semble incapable de regarder son partenaire stratégique sans le prisme d’une anxiété diffuse.

Pourquoi Madrid persiste-t-il à observer Rabat avec ce mélange de frilosité permanente et de crispation médiatique ? Ce qui frappe l’observateur attentif, c’est la nature générationnelle de ce réflexe. On assiste à la montée en puissance de jeunes militants, commentateurs ou figures politiques qui s’expriment avec un curieux air de supériorité morale, un paternalisme condescendant qui consiste à vouloir dicter au Maroc sa conduite, à juger ses choix institutionnels et à le toiser du haut d’une prétendue supériorité civilisationnelle.

Les caisses de résonance de la haine : Quand les têtes d’affiche instrumentalisent l’antimarocanisme

Ce narratif toxique ne naît pas du néant ; il est méthodiquement entretenu et propagé par une armada médiatique où les figures de proue du populisme audiovisuel et numérique excellent dans l’art de la manipulation. Des matinales radiophoniques de Federico Jiménez Los Santos et de Carlos Herrera aux plateaux télévisés orchestrés par des pontes de l’information comme Ana Rosa Quintana, en passant par les agitateurs numériques autoproclamés à l’instar de Vito Quiles, une même partition est jouée en boucle.

Ces programmes et leurs responsables ont fait de l’obsession marocaine un fonds de commerce lucratif. En convertissant chaque fait divers, chaque enjeu frontalier ou chaque ambition sportive en un foyer de polémique stérile, ils alimentent quotidiennement les pires fantasmes d’une partie de l’opinion publique espagnole, se comportant en véritables VRP de la désinformation transpyrénéenne.

L’immigration : Le prisme déformant du sécuritaire

Le premier symptôme de cette obstinación se lit dans le traitement de la question migratoire. Chaque soubresaut aux frontières de Ceuta, de Melilla ou le long des côtes maritimes est immédiatement instrumentalisé par cette même sphère médiatique. On y exige du Maroc le rôle ingrat de gendarme infatigable, tout en lui reprochant, paradoxalement, l’exercice de cette souveraineté sécuritaire.

Pourtant, la vérité objective, que La Vérité ne cesse de rappeler, est que le Royaume supporte la charge herculéenne d’une pression migratoire globale, servant de bouclier de facto à l’ensemble de l’Europe du Sud. Réduire le partenariat migratoire à un chantage géopolitique permanent relève d’une cécité coupable. L’Espagne oublie trop souvent que la stabilité de sa propre frontière sud dépend entièrement de la solidité et de la coopération loyale des autorités marocaines, un effort que Madrid peine parfois à saluer à sa juste valeur en raison de calculs politiques intérieurs à courte vue.

Le vernis de la modernité face aux vieux démons

Ce populisme d’un nouveau genre en Espagne utilise le Maroc comme un exutoire commode. Incapable de solder ses propres crises identitaires ou socio-économiques, une partie de la droite radicale et des sphères médiatiques en quête de sensationnalisme a réactivé un imaginaire suranné. Dans leurs discours, relayés à longueur d’antenne par les tribunes de Los Santos, Herrera, Quintana ou les diatribes numériques de Quiles, le voisin du Sud n’est jamais perçu comme un État souverain d’égal à égal, doté d’une trajectoire stratégique propre, mais comme un sujet d’inquiétude, voire de tutelle morale potentielle.

C’est précisément ce parfum de frilosité culturelle qui empèse le débat. On y décèle le refus inconscient d’admettre qu’un pays du Sud de la Méditerranée puisse s’affranchir des rôles subalternes. Lorsque le Maroc s’affirme sur la scène industrielle, fabriquant le véhicule le plus vendu en Espagne même, qu’il s’impose comme un carrefour énergétique majeur avec le plus grand gazoduc qu’aura connu le continent africain dans un avenir très proche, qu’il s’apprête à acheminer son énergie verte pour subvenir aux besoins énergétiques de ses voisins, et qu’il rivalise sur les routes maritimes mondiales grâce à ses ports titanesques, c’est toute cette architecture de la condescendance qui vacille.

Car ce Maroc en mouvement est aussi celui dont le tourisme de qualité bat des records saison après saison, celui qui protège ses frontières en combattant en première ligne les menaces terroristes, qui déploie un armement et une technologie de pointe, qui insuffle de vastes projets immobiliers structurants et, par-dessus tout, celui qui érige la plus grande politique de cohésion sociale de son histoire. Lorsqu’il négocie ses alliances à Washington ou à l’échelle africaine, les vieilles postures de surplomb s’effondrent face à la réalité implacable de la puissance marocaine.

Mais c’est paradoxalement sur le terrain culturel et sportif que cette fixation atteint des sommets ubuesques. Le sport roi, censé rapprocher les peuples, est devenu le théâtre d’une rivalité identitaire exacerbée, alimentée par une campagne médiatique transpyrénéenne pour le moins troublante. La perspective de la co-organisation historique de la Coupe du Monde FIFA 2030, loin d’être célébrée comme une fête partagée de la Méditerranée, a déclenché une levée de boucliers au sein de la presse espagnole, obsédée par l’idée de s’accaparer la finale.

Dans cette course légitime entre deux nations candidates, une large part des médias ibériques a choisi la voie de la manipulation et du soupçon permanent. Entre clair-obscurs, ambiguïtés calculées et réactivation de vieux réflexes protectionnistes, les éditorialistes et commentateurs de l’autre côté du détroit n’hésitent plus à alimenter un narratif toxique. Pire encore, face à l’ambition légitime et au poids grandissant du Maroc, certains cercles n’hésitent pas à agiter l’accusation éculée du « chantage » géopolitique, allant jusqu’à prêter au Royaume de prétendues manœuvres occultes ou des influences troubles exercées sur les instances internationales et sur Gianni Infantino.

Ce procès en illégitimité permanente cristallise les insécurités d’une Espagne qui contemple avec une pointe d’effroi l’ascension fulgurante de son voisin. Car le modèle marocain ne brille plus seulement par sa diplomatie ou sa résilience économique ; il s’affirme désormais sur les pelouses internationales à travers la performance historique de ses Lions de l’Atlas au Mondial 2022 et l’excellence de ses infrastructures en devenir. Pour certains cercles réactionnaires en Espagne, accepter que le Maroc puisse partager, voire éclipser, le leadership organisationnel et sportif du Mondial 2030 constitue un séisme mémoriel difficile à encaisser, les poussant à transformer une compétition sportive fraternelle en un feuilleton d’intrigues sans fin.

Le temps du réalisme contre la myopie politique

En vérité, cette obstination espagnole traduit un profond décalage temporel. D’un côté, un Maroc tourné vers l’avenir, sûr de ses alliances stratégiques, qui bâtit sa souveraineté industrielle et logistique. De l’autre, une Espagne engluée dans ses débats identitaires intérieurs, où la carte marocaine reste un commode épouvantail électoral entretenu par des faiseurs d’opinion en mal de repères.

Il est grand temps que les agitateurs de l’autre côté du détroit s’affranchissent de leurs vieux réflexes d’exclusion et comprennent que le partenariat moderne ne s’accommode plus du regard paternaliste d’hier. Le destin des deux nations est scellé par la géographie, mais il ne pourra s’épanouir que par la reconnaissance mutuelle. Le partenariat maroco-espagnol est trop précieux pour être sacrifié sur l’autel des polémiques médiatiques ou des angoisses identitaires. Le véritable défi, pour l’Espagne, consistera à comprendre que le Maroc n’est plus un sujet d’inquiétude, mais le pôle incontournable de la prospérité partagée en Méditerranée occidentale.


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