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Emploi, chômage : Le grand décalage

Le Maroc enregistre une hausse notable des créations d’emplois et une légère baisse du chômage. Une amélioration réelle, mais insuffisante pour modifier le fonctionnement profond du marché du travail. Femmes largement éloignées de l’activité, jeunes en difficulté d’insertion, fragilité des TPE et qualité des emplois créés expliquent ce décalage persistant.

Par Sanae El Amrani


Les chiffres du marché du travail publiés récemment ont relancé un débat central sur l’emploi au Maroc. En 2025, près de 193.000 emplois nets ont été créés, tandis que le taux de chômage recule légèrement pour s’établir à 13 %. Une évolution positive, qui intervient en fin de mandature, après un engagement initial de créer un million d’emplois sur l’ensemble du cycle gouvernemental. Pourtant, l’effet sur le chômage reste limité. La baisse du nombre de chômeurs demeure modeste au regard du volume d’emplois créés. Les jeunes continuent d’afficher des taux élevés, les femmes restent massivement en dehors de l’activité, et la structure même des emplois interroge. Le marché du travail progresse, mais il intègre peu ceux qui en sont durablement éloignés. Les créations absorbent une partie des nouveaux entrants et facilitent le retour à l’emploi de profils déjà insérés, sans élargir suffisamment la base. Cette séquence met en lumière les forces du moment, mais aussi les déséquilibres persistants d’un marché qui avance sans encore se transformer en profondeur.

 

La création d’emplois ne suffit pas à faire reculer le chômage

La dynamique de l’emploi enregistrée en 2025 marque un infléchissement réel après plusieurs années de tensions économiques et sociales. Selon les dernières données publiées par le Haut-Commissariat au Plan, l’économie nationale a créé près de 193.000 emplois nets sur l’année, essentiellement en milieu urbain. Le taux de chômage recule dans le même temps pour s’établir à 13 %, contre 13,3 % un an plus tôt. La séquence tranche avec les exercices précédents, mais cette évolution positive ne se traduit que par une baisse limitée du chômage. L’écart entre la progression de l’emploi et le recul du nombre de chômeurs n’est pas une contradiction, mais un révélateur du fonctionnement réel du marché du travail marocain.

La première clé de lecture réside dans la nature des trajectoires concernées par les créations d’emplois. Une part significative des postes nouvellement occupés correspond à des retours à l’emploi de personnes déjà actives, ayant perdu un poste lors des années précédentes marquées par le choc sanitaire, la sécheresse et le ralentissement économique. Le HCP souligne que la baisse du nombre de chômeurs ne dépasse pas 17.000 personnes sur l’année, un chiffre faible au regard du volume d’emplois créés. Ce mouvement améliore le stock global de l’emploi, mais il agit peu sur les personnes durablement éloignées du marché. Le système fonctionne ainsi davantage par recomposition interne que par intégration de nouveaux profils.

À cette logique s’ajoute un facteur démographique déterminant. Chaque année, environ 300.000 nouveaux actifs arrivent sur le marché du travail marocain, issus pour l’essentiel des jeunes générations en fin de parcours scolaire ou universitaire. Une partie importante des emplois créés sert donc à absorber ce flux continu, ce qui limite mécaniquement l’impact sur le chômage global. Tant que la création d’emplois progresse à un rythme proche de celui des nouvelles arrivées, la baisse du chômage reste nécessairement graduelle, même lorsque les indicateurs de l’emploi s’améliorent.

La structure sectorielle de l’emploi accentue ce décalage. En 2025, les créations se concentrent principalement dans les services, qui contribuent à plus de 120.000 emplois, et dans le BTP, avec près de 60.000 postes, portés par les grands chantiers d’infrastructures et les projets liés aux événements sportifs à venir. L’industrie apporte également une contribution positive, notamment dans les filières automobiles et industrielles intégrées, avec environ 45.000 emplois supplémentaires. Ces secteurs soutiennent l’activité et stabilisent certaines trajectoires, mais ils intègrent prioritairement des profils déjà proches du marché du travail. À l’inverse, l’agriculture continue de perdre des emplois, en particulier en milieu rural, accentuant les déséquilibres territoriaux et la pression migratoire vers les villes.

Le marché du travail reste par ailleurs marqué par une segmentation persistante. Les jeunes continuent d’afficher des taux de chômage très élevés, supérieurs à 35 % pour la tranche des 15–24 ans, tandis que les femmes restent massivement en dehors de l’activité, avec un taux d’activité qui stagne autour de 19 %. Leur situation s’inscrit dans des contraintes durables liées à l’employabilité, à l’adéquation entre formation et besoins économiques, aux conditions d’accès au travail et à l’organisation sociale du marché de l’emploi. Les créations d’emplois bénéficient avant tout à ceux qui disposent déjà des compétences, de l’expérience ou de la proximité nécessaires pour répondre immédiatement à la demande des entreprises.

Cette configuration explique pourquoi l’amélioration de l’emploi ne se traduit pas automatiquement par un recul significatif du chômage. Elle met en lumière un marché du travail qui progresse, mais dont les lignes de force restent largement inchangées, et où la question centrale n’est pas seulement celle du volume d’emplois créés, mais de leur capacité à intégrer durablement les populations qui demeurent aujourd’hui les plus éloignées de l’emploi.

 

Femmes et jeunes, le cœur immobile du marché du travail

La faiblesse de la baisse du chômage malgré la reprise de l’emploi renvoie d’abord à une réalité centrale : les catégories qui concentrent le chômage au Maroc demeurent largement en dehors de la dynamique observée. Les femmes et les jeunes continuent de former le cœur immobile du marché du travail, celui qui résiste aux cycles économiques et qui conditionne, à lui seul, l’évolution globale des indicateurs.

Du côté des femmes, les chiffres les plus récents confirment une situation quasiment inchangée depuis deux décennies. Le taux d’activité féminin reste autour de 19 %, l’un des plus faibles de la région, alors même que le niveau d’éducation des femmes s’est nettement amélioré. Le chômage féminin dépasse 20 %, mais ce chiffre ne reflète qu’une partie de la réalité, puisqu’une majorité de femmes en âge de travailler n’est même pas comptabilisée comme active. Le marché du travail fonctionne ainsi en intégrant la reprise sans mobiliser un réservoir humain considérable, ce qui limite mécaniquement l’impact des créations d’emplois sur le chômage global.

Cette mise à distance ne tient pas à un facteur unique. Elle résulte de l’organisation du travail, de la faiblesse des solutions de garde, de la concentration des emplois dans des zones ou des secteurs peu accessibles, mais aussi de la nature des postes créés, souvent peu compatibles avec des trajectoires féminines discontinues. Dans ce contexte, la reprise bénéficie surtout aux femmes déjà présentes sur le marché, sans provoquer d’entrée massive de nouvelles actives.

Chez les jeunes, le constat est tout aussi structurant. La tranche des 15–24 ans continue d’enregistrer des taux de chômage supérieurs à 35 %, un niveau qui s’inscrit dans la durée. Cette situation traduit un problème de transition entre formation et emploi plus qu’un simple déficit d’opportunités ponctuelles. Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes arrivent sur le marché avec des diplômes ou des parcours qui correspondent imparfaitement aux besoins des entreprises, tandis que d’autres sortent précocement du système éducatif sans qualification exploitable. La reprise de l’emploi absorbe une partie de ces flux, mais elle ne parvient pas à réduire significativement le stock de jeunes durablement éloignés de l’activité.

À cela s’ajoute le phénomène des jeunes ni en emploi, ni en formation, ni en études (NEET), dont le poids pèse lourdement sur la dynamique globale. Cette population échappe largement aux statistiques classiques de l’emploi, tout en constituant un facteur majeur de stagnation du chômage. Tant que ces jeunes restent à distance, les créations d’emplois améliorent les chiffres sans transformer la structure du marché.

Ces constats rejoignent les analyses récentes de l’Organisation internationale du Travail (OIT) et de la Banque mondiale. L’OIT souligne notamment que, dans les économies à revenu intermédiaire, la baisse durable du chômage dépend moins du rythme de création d’emplois que de la capacité à élargir la participation féminine et à sécuriser l’insertion des jeunes lors de leur première entrée sur le marché du travail. La Banque mondiale met, de son côté, en évidence le rôle central des politiques actives d’emploi ciblées et de l’adéquation compétences–emplois. Les comparaisons régionales montrent que les pays ayant enregistré une décrue plus marquée du chômage combinent généralement un taux d’activité féminin supérieur à 30 % et des dispositifs spécifiques d’accompagnement des jeunes, là où les économies qui n’activent pas ces leviers avancent plus lentement, même en phase de reprise.

Les données publiées par le Haut-Commissariat au Plan montrent clairement que la baisse récente du chômage s’explique davantage par des mouvements à l’intérieur du marché que par une intégration de ces catégories. Les emplois créés profitent prioritairement aux actifs déjà proches de l’emploi, tandis que les femmes et les jeunes continuent d’occuper une position périphérique.

Cette configuration pèse lourdement sur l’efficacité des politiques de l’emploi. Tant que la reprise ne s’accompagne pas de mécanismes capables d’élargir réellement la participation féminine et de sécuriser l’insertion des jeunes, le chômage ne peut reculer que marginalement. Le marché du travail progresse, mais il progresse sans mobiliser ceux qui en déterminent pourtant l’équilibre.

 

Emplois créés, qualité en question

La reprise de l’emploi observée en 2025 ne pose pas uniquement la question du volume des postes créés, mais celle de leur qualité réelle. Derrière l’amélioration des indicateurs globaux, le marché du travail continue de produire une proportion importante d’emplois fragiles, faiblement productifs ou insuffisamment intégrateurs. Cette dimension, souvent reléguée au second plan, est pourtant centrale pour comprendre pourquoi la création d’emplois ne se traduit pas par une amélioration sociale plus visible.

Les données les plus récentes du Haut-Commissariat au Plan montrent que la majorité des emplois créés se concentre dans les services marchands et le BTP. Ces secteurs jouent un rôle stabilisateur indéniable, mais ils génèrent aussi une part importante de postes à faible qualification, à rémunération limitée et à protection sociale incomplète. Une partie de ces emplois relève davantage du sous-emploi que d’une insertion durable, notamment lorsque les horaires sont discontinus, les revenus irréguliers ou l’activité dépendante de la conjoncture immédiate.

Le phénomène est particulièrement visible dans certains segments des services urbains, où l’essor des activités de livraison, de restauration informelle ou de services à la personne absorbe une main-d’œuvre importante sans pour autant créer des trajectoires professionnelles ascendantes. Ces emplois permettent de limiter l’inactivité et de générer un revenu, mais ils contribuent peu à l’amélioration de la productivité globale et à la sécurisation des parcours. Le marché du travail se densifie ainsi en surface, sans toujours se renforcer en profondeur.

Cette situation se reflète également dans les indicateurs de productivité. Le Maroc continue d’afficher un niveau de productivité du travail inférieur à celui de plusieurs économies comparables. Les analyses récentes de l’Organisation internationale du Travail (OIT) soulignent que, dans les pays à revenu intermédiaire, la qualité des emplois constitue un déterminant clé de la réduction durable du chômage et des inégalités. Lorsque la croissance de l’emploi repose majoritairement sur des postes faiblement qualifiés, l’impact macroéconomique reste limité et la capacité d’absorption des nouveaux entrants demeure contrainte.

La question de la qualification se pose avec d’autant plus d’acuité que le Maroc fait face à un paradoxe persistant. D’un côté, certains secteurs peinent à recruter des profils qualifiés, notamment dans l’ingénierie, l’industrie ou les métiers techniques spécialisés. De l’autre, une partie des diplômés, y compris de l’enseignement supérieur, éprouve des difficultés à s’insérer durablement. Ce décalage entre compétences disponibles et besoins économiques nourrit à la fois le sous-emploi et l’émigration des talents, un phénomène observé depuis plusieurs années dans des domaines comme la santé, l’ingénierie ou les technologies.

Cette lecture met en évidence un point central : la transformation économique du pays s’est d’abord opérée par les infrastructures, les zones industrielles et les investissements matériels. En revanche, l’adaptation du capital humain et l’élévation généralisée des compétences ont progressé plus lentement. Cette asymétrie explique en partie pourquoi la reprise de l’emploi s’accompagne d’une polarisation accrue entre emplois qualifiés, relativement rares et concentrés, et emplois peu qualifiés, plus nombreux mais moins structurants.

Dans ce contexte, la question n’est pas seulement de créer des emplois supplémentaires, mais de créer des emplois capables de soutenir une montée en gamme de l’économie. Tant que la dynamique restera dominée par des postes à faible valeur ajoutée, la baisse du chômage restera progressive et inégale, et les tensions observées sur le marché du travail continueront de se reproduire, même en période de reprise.

 

TPE-PME, la ligne de fracture du marché de l’emploi

Les TPE-PME constituent l’ossature réelle du tissu productif national. Elles forment l’essentiel des unités économiques, structurent l’emploi privé au quotidien et irriguent les territoires. Leur fragilité pèse comme une ligne de fracture, parce qu’elle transforme la moindre tension de trésorerie en suppressions d’emplois dispersées, mais cumulatives.

Les défaillances d’entreprises donnent une première mesure de cette vulnérabilité. En 2025, le Maroc a enregistré 15.307 défaillances d’entreprises personnes morales, soit un recul de 3,3 % par rapport à 2024, selon les statistiques publiées par Inforisk en janvier 2026. Ce repli intervient après plusieurs années de hausse continue : +18 % en 2022, +13 % en 2023 et +11 % en 2024. Le niveau reste élevé et installe un plafond durable qui pèse sur l’emploi, la sous-traitance et la vitalité locale.

La ventilation régionale confirme la concentration du risque dans les grands pôles économiques. Casablanca-Settat totalise 4.410 défaillances, soit près de 29 % du total national. Rabat-Salé-Kénitra enregistre 2.327 cas, suivie de Fès-Meknès avec 1.769, de Tanger-Tétouan-Al Hoceima avec 1.627 et de Marrakech-Safi avec 1.413. Ces chiffres traduisent une réalité territoriale : là où l’activité est dense, l’exposition aux tensions de trésorerie l’est aussi.

La structure des entreprises concernées éclaire la nature du phénomène. Les défaillances touchent majoritairement des très petites structures, souvent jeunes et faiblement capitalisées. Le capital social initial reste limité pour une large part d’entre elles, ce qui réduit leur capacité d’absorption face aux retards de paiement ou aux variations de commande. Dans ce modèle, la trésorerie devient le principal amortisseur. Lorsqu’elle se tend, l’équilibre se rompt rapidement.

Le problème dépasse la seule question financière. Une partie des TPE-PME évolue avec une organisation minimaliste : gestion de trésorerie approximative, absence d’outils de suivi des coûts, dépendance à un nombre restreint de clients, digitalisation insuffisante. Dans ce contexte, un choc sectoriel ou un décalage de règlement suffit à fragiliser l’ensemble de la structure.

La répartition sectorielle renforce cette lecture. Le commerce arrive en tête des défaillances, devant l’immobilier, le BTP et le transport. Ces secteurs partagent une forte dépendance aux délais de paiement et aux chaînes de sous-traitance. Lorsque les règlements se tendent, l’effet se diffuse rapidement à l’ensemble de l’écosystème.

Un autre élément complique l’analyse globale : l’écart persistant entre le nombre d’entreprises immatriculées et celles réellement actives. Les registres font apparaître plusieurs centaines de milliers d’entités, alors que le nombre d’entreprises effectivement contributrices et opérationnelles reste bien inférieur. Cette dissymétrie brouille la lecture statistique et rend plus difficile l’évaluation précise de la base productive réelle.

Le paradoxe de l’emploi prend ici une forme concrète. Même dans une séquence où certains secteurs créent des postes, la stabilité du marché du travail dépend de la solidité de cette base entrepreneuriale. Tant que les TPE-PME restent exposées à des tensions récurrentes de trésorerie, une partie des créations d’emplois se trouve neutralisée par des pertes diffuses liées aux défaillances et aux ajustements d’effectifs.

La consolidation du marché du travail passe donc par un renforcement structurel : amélioration effective des pratiques de paiement, renforcement des fonds propres, montée en compétence en gestion, diffusion d’outils de pilotage adaptés et clarification du statut des entreprises inactives. C’est à ce niveau que se joue une part décisive de la dynamique de l’emploi.


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