EL MANSOURI COMPOSE
Première femme nommée à la tête du gouvernement, Fatima-Zahra El Mansouri consulte les partis pour bâtir sa majorité et former un exécutif attendu sur les grands dossiers du pays.

Par Sanae El Amrani
La nomination de Fatima-Zahra El Mansouri à la tête du gouvernement installe une réalité politique inédite au Maroc. Pour la première fois, une femme reçoit de SM le Roi Mohammed VI la responsabilité de former l’exécutif. La portée historique du choix s’impose. Dès le lendemain de la nomination, une autre séquence a commencé : celle des consultations, des équilibres parlementaires et des décisions qui donneront sa véritable substance au nouveau pouvoir.
Avec 97 sièges sur 395, le Parti authenticité et modernité, PAM, arrive en tête des élections législatives sans disposer de la majorité absolue. Fatima-Zahra El Mansouri doit donc réunir les soutiens nécessaires, définir le périmètre de sa coalition et former une équipe capable de porter un programme commun. Les premières consultations ont concerné les délégations du RNI, de l’Istiqlal, du Mouvement populaire, de l’USFP et du PPS. Plusieurs formations doivent encore consulter leurs instances avant d’arrêter leur position.
Le verbe « composer » prend ici tout son sens. La nouvelle cheffe du gouvernement doit composer une majorité, mais aussi composer son gouvernement. Les deux opérations sont liées. Le choix des alliés déterminera la répartition des responsabilités, tandis que celui des ministres renseignera sur l’orientation du mandat. Continuité ou renouvellement, profils politiques ou compétences techniques, représentation des femmes et attribution des départements stratégiques : chaque nomination portera un message.
Les alliances se négocient
Les premières consultations élargissent les possibilités de coalition. Entre reconduction des partenaires sortants et association avec d’autres formations, El Mansouri doit choisir une majorité dont les équilibres détermineront sa capacité à gouverner.
Les consultations du 30 septembre ont ouvert plusieurs possibilités à Fatima-Zahra El Mansouri. La rencontre avec le RNI maintient l’option d’une reconduction des partenaires sortants. Les échanges avec le Mouvement populaire, l’USFP et le PPS permettent d’examiner d’autres configurations. Les décisions des instances partisanes et les accords sur le programme préciseront les contours de la future majorité.

Au siège du PAM, les délégations se sont succédé. Mohamed Chouki pour le Rassemblement national des indépendants, RNI, Nizar Baraka pour l’Istiqlal, Mohamed Ouzzine pour le Mouvement populaire, Driss Lachgar pour l’Union socialiste des forces populaires, USFP, et Nabil Benabdallah pour le Parti du progrès et du socialisme, PPS, ont engagé les premiers échanges. Les déclarations publiques dessinent des priorités et des réserves. Les engagements de participation restent à formaliser.
La reconduction des partenaires sortants reste la solution la plus directe sur le plan parlementaire. Le PAM, le RNI et l’Istiqlal réuniraient 228 sièges, au-delà des 198 nécessaires à la majorité absolue. Les 3 formations connaissent déjà le fonctionnement de l’exécutif et les politiques engagées. Elles pourraient négocier une coalition resserrée, avec un nombre limité de partenaires.
Cette continuité changerait toutefois la hiérarchie gouvernementale. Avec 97 députés, le PAM dirigerait désormais une majorité dans laquelle le RNI dispose de 66 sièges et l’Istiqlal de 65. Le recul électoral du RNI et sa quasi-égalité avec l’Istiqlal modifieraient les rapports entre les partenaires, aussi bien pour les portefeuilles que pour la définition du programme.
Les tensions de campagne compliquent cette option. Le PAM et le RNI ont échangé des critiques sur le bilan gouvernemental et les responsabilités de chacun. Leur association supposerait un accord sur la manière de poursuivre les politiques existantes, de corriger leurs insuffisances et d’assumer collectivement les prochaines décisions. La question concerne donc autant la méthode de travail que le partage des ministères.
L’Istiqlal occupe une position déterminante. Associé au PAM, il formerait une base de 162 députés, qu’il faudrait compléter par d’autres soutiens. Nizar Baraka a placé la confiance politique et le respect des engagements au centre de sa déclaration après la rencontre. Son parti doit examiner sa participation lors du Conseil national prévu samedi 3 octobre. Cette échéance laisse encore ouverte la décision officielle de l’Istiqlal.
Les rencontres avec les formations de l’opposition sortante donnent à El Mansouri d’autres possibilités. Le Mouvement populaire réclame une « rupture positive » avec la période précédente. L’USFP réserve le contenu des discussions jusqu’à l’achèvement des consultations. Le PPS relève des convergences avec le PAM, mais poursuit ses délibérations internes avant d’arrêter sa position. Ces attitudes laissent une marge de négociation réelle, avec des exigences politiques encore à préciser.
Une majorité élargie à plusieurs de ces partis permettrait de modifier la composition de l’exécutif. Elle demanderait aussi davantage d’arbitrages entre programmes, responsables et attentes des militants. Le nombre des partenaires compte : chaque formation supplémentaire apporte des députés, mais aussi des engagements à intégrer et des responsabilités à négocier.
Le choix de la coalition déterminera également celui de l’opposition. Le Parti de la justice et du développement, PJD, a confirmé sa décision d’y siéger. Abdelilah Benkirane a également écarté une rencontre au siège du PAM, tout en laissant ouverte la possibilité d’un échange avec Fatima-Zahra El Mansouri dans un autre cadre. Un éventuel passage du RNI dans l’opposition renforcerait les effectifs parlementaires extérieurs au gouvernement. La coordination entre ces formations dépendrait ensuite de leurs choix politiques respectifs.
Pour El Mansouri, la négociation décisive sera celle d’un programme partagé. Les partenaires devront préciser les engagements retenus, les moyens disponibles et les règles d’arbitrage. La solidité de la prochaine majorité dépendra de cet accord autant que de son nombre de députés.
Du symbole au pouvoir
Son parcours lui a donné l’expérience des collectivités, du Parlement, d’un ministère et d’un parti. La direction du gouvernement exige désormais de coordonner ces responsabilités à une autre échelle. La composition de son équipe fournira les premiers indices de sa méthode.
La nomination de Fatima-Zahra El Mansouri donne une visibilité nouvelle à l’accès des femmes aux plus hautes responsabilités gouvernementales. Elle invite aussi à regarder le parcours qui l’a précédée. Une dirigeante politique acquiert, bien avant sa nomination, l’expérience nécessaire à la gestion, à la négociation et à la décision.

Élue à la présidence du Conseil communal de Marrakech en 2009, puis revenue à cette fonction en 2021, El Mansouri a exercé un pouvoir de proximité, confronté aux attentes des habitants et aux contraintes de l’administration territoriale. Ses mandats parlementaires lui ont apporté l’expérience de la représentation et du travail législatif. Son entrée au gouvernement en 2021 l’a placée à la tête du ministère de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville.
Ce ministère constitue une référence concrète pour examiner sa pratique. L’aide directe au logement, lancée en 2024, a orienté le soutien public vers les ménages acquéreurs. Son évaluation demande de considérer l’accès effectif au programme, les délais, la couverture territoriale et les difficultés rencontrées par les bénéficiaires. Le bilan ministériel permet ainsi de dépasser les appréciations générales sur sa personnalité pour s’intéresser à des décisions et à leurs effets.
La coordination de la direction collégiale du PAM lui a également donné une expérience des équilibres internes. Diriger le gouvernement imposera une responsabilité différente : arbitrer entre des ministres issus de plusieurs formations et faire respecter des priorités communes. L’autorité de la cheffe du gouvernement se vérifiera dans la cohérence des décisions, la coordination des administrations et le suivi des engagements.
La constitution de l’équipe sera donc un premier acte de gouvernement. Les profils retenus, la précision des missions et la répartition des compétences montreront comment El Mansouri entend organiser le travail. Les équilibres partisans devront s’accorder avec les besoins des départements ministériels et les exigences d’exécution.
La place des femmes méritera une attention particulière. Leur nombre comptera, mais aussi les responsabilités qui leur seront confiées. L’accès aux ministères disposant de moyens importants, aux fonctions d’arbitrage et aux postes supérieurs de l’administration permettra d’apprécier la portée concrète de cette nomination historique. La représentation féminine prendra toute sa dimension si elle s’accompagne d’une participation effective aux décisions.
Le statut de première dirigeante crée cependant une pression particulière. Ses choix seront observés comme ceux d’une responsable politique, mais risquent aussi d’être interprétés comme un jugement sur les capacités des femmes à gouverner. Cette généralisation serait injuste. La responsabilité du prochain exécutif devra être appréciée à partir de son programme, de ses décisions et de ses résultats.
Les attentes concernent déjà l’emploi, les revenus, la santé, l’éducation et le logement. Elles demandent des arbitrages budgétaires et un calendrier d’application. Les grandes échéances nationales, notamment les préparatifs de 2030, renforceront les besoins de coordination et de suivi. La crédibilité du mandat dépendra de la capacité à expliquer les priorités, à financer les engagements et à rendre compte de leur réalisation.
Le programme devra notamment répondre à une question concrète : comment transformer l’investissement, les compétences et l’innovation en emplois durables ?
L’emploi au premier plan
La majorité attendue sera jugée sur sa capacité à répondre à une difficulté devenue centrale : le Maroc investit, développe ses infrastructures et fait émerger de nouvelles filières, mais cette dynamique se traduit encore trop lentement en emplois et en entreprises capables de grandir.
Le rapport de la Banque mondiale sur la croissance et l’emploi, publié en avril 2026, estime que, de 2000 à 2024, le Maroc a créé en moyenne 215.000 emplois par an de moins que le niveau nécessaire pour maintenir son taux d’emploi. Pour la période 2020-2024, cet écart a atteint 370.000 emplois par an. Le rapport envisage la création de 1,7 million d’emplois supplémentaires d’ici 2035, par rapport au scénario de référence, si des réformes structurelles sont engagées. Ces estimations placent la croissance de l’emploi au cœur des choix économiques du prochain exécutif.

L’effet des investissements doit être apprécié à travers leur contribution à l’activité et à l’emploi. Le Maroc a maintenu depuis 2000 un niveau d’investissement proche de 30 % du produit intérieur brut. La Banque mondiale estime que l’accumulation de capital a représenté 85 % de la croissance depuis 2010, tandis que les gains de productivité restent limités. Le défi consiste désormais à mieux relier les infrastructures et les dépenses d’investissement à la performance des entreprises, à leur capacité de production et aux emplois qu’elles peuvent créer.
La participation au marché du travail souligne également l’ampleur de la tâche. Selon la nouvelle enquête du Haut-Commissariat au Plan, le taux de participation à la main-d’œuvre s’établissait à 42,2 % au deuxième trimestre 2026. Il était de 18,1 % pour les femmes et de 22,9 % chez les jeunes de 15 à 24 ans. Cette enquête repose sur des définitions révisées de l’emploi et du chômage, ce qui empêche de comparer directement ses résultats avec les anciennes séries. La faible présence des femmes et des jeunes sur le marché du travail demeure néanmoins un enjeu majeur pour la croissance.
La structure des entreprises aide à comprendre pourquoi l’investissement ne produit pas davantage d’emplois. En 2022, environ 363.000 entreprises déclaraient leur activité à l’administration fiscale. Le rapport souligne également que près de 94 % des entreprises formelles réalisaient un chiffre d’affaires inférieur à 10 millions de dirhams. Selon les estimations présentées, les effectifs d’une entreprise marocaine qui demeure en activité augmenteraient en moyenne d’environ un tiers après 10 ans, soit une progression proche de la moitié de celle observée au Vietnam. Pour beaucoup de petites et moyennes entreprises, PME, le passage à une nouvelle échelle se heurte à des obstacles de financement, de gestion, de recrutement et d’accès aux marchés.
L’innovation concerne aussi l’organisation des entreprises. Une structure peut gagner en productivité en améliorant ses méthodes de production, sa gestion, la formation de ses équipes ou sa manière d’atteindre les clients. Dans nombre de petites entreprises, les décisions restent concentrées entre les mains du dirigeant. Cette organisation devient un frein lorsque l’activité s’étend et que la délégation, les procédures et le recrutement de compétences spécialisées deviennent nécessaires.
L’informel présente une autre facette de cette économie. Des activités peu documentées répondent déjà à des besoins, créent des revenus et organisent des échanges au niveau local. L’enjeu est de faciliter leur évolution vers des formes plus structurées, avec des règles accessibles et des étapes adaptées à leur taille. Une transition trop brusque peut décourager la formalisation ; des dispositifs juridiques, fiscaux et financiers adaptés pourraient au contraire aider les petites activités à se développer.
Pour les jeunes entreprises, l’accès au marché est tout aussi déterminant que l’accompagnement. Le financement de départ peut permettre de tester un produit ou un service, mais la croissance dépend ensuite de clients réels et de revenus réguliers. L’ouverture de la commande publique, les partenariats avec les grandes entreprises et les liens entre recherche et secteur privé peuvent créer des débouchés. Ces relations doivent toutefois permettre aux jeunes structures de diversifier leur clientèle et de préserver leur autonomie.
L’émergence de filières exportatrices offre une autre voie. L’automobile, l’aéronautique et les phosphates ont déjà consolidé la présence du Maroc dans les chaînes de valeur internationales. La Banque mondiale et la Société financière internationale identifient également des possibilités d’investissement dans l’énergie solaire décentralisée, le textile à faible empreinte carbone, les cosmétiques à base d’argan et l’aquaculture marine. Leur analyse estime que la levée de certains obstacles pourrait mobiliser 7,4 milliards de dollars et soutenir plus de 166.000 emplois dans ces secteurs sur 5 à 10 ans.
La compétitivité énergétique et la sécurisation de l’approvisionnement en eau complètent cette réflexion. Une énergie à coût maîtrisé peut soutenir des activités industrielles et numériques tournées vers l’exportation. Le dessalement et l’irrigation peuvent aussi contribuer à rendre certaines activités agricoles moins dépendantes des variations de la pluviométrie. Ces investissements demandent des choix précis sur les coûts, les usages et les retombées locales attendues.
La politique sociale conserve sa place dans cette stratégie. L’accès aux soins, à la formation et à un revenu minimal répond à des besoins immédiats et participe à l’inclusion. Ces mesures doivent avancer avec des politiques qui développent l’emploi formel et les possibilités d’activité. Dans les territoires où les emplois sont rares, l’accès au travail dépend de l’existence d’entreprises, de formations adaptées et de services accessibles.
Le prochain gouvernement devra donc rapprocher plusieurs leviers : la qualité de l’investissement, la croissance des PME, la formation, l’accès aux marchés et la protection sociale. Les décisions économiques permettront d’apprécier sa capacité à faire grandir les entreprises et à élargir les possibilités d’emploi.

Suivez les dernières actualités de Laverite sur Google news