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Économie circulaire, le moment décisif

Par Sanae El Amrani


Alors que la COP30 s’est soldée par une paralysie historique dominée par les lobbies fossiles et une diplomatie entièrement verrouillée, le Maroc voit se confirmer une évidence stratégique. L’avenir de sa transition verte ne dépendra pas des compromis internationaux, mais de sa capacité à structurer une économie circulaire solide, opérationnelle et crédible. Le Royaume possède les outils, les ambitions et le potentiel, mais il doit désormais combler les lacunes institutionnelles, réglementaires et industrielles pour préserver son positionnement dans les chaînes de valeur mondiales.

L’économie circulaire n’est plus un slogan. Elle s’impose comme l’un des piliers du développement futur du pays. Elle conditionne l’accès aux marchés, les normes de production, les conditions d’exportation et la place du Maroc dans une compétition économique mondialisée. Ce basculement vers un modèle circulaire exige cohérence, gouvernance, financement et discipline collective. Pourtant, malgré plus de 20 ans d’efforts législatifs, le cadre national reste fragmenté. La loi-cadre en préparation doit donc devenir une matrice de cohérence, un texte structurant capable d’unifier les initiatives éparses et d’imposer une logique d’exécution qui a souvent fait défaut.

Les pays pionniers offrent des exemples éclairants. Les Pays-Bas ont atteint des niveaux élevés de circularité grâce à une coordination stricte entre État, municipalités et industrie, adossée à une fiscalité environnementale claire. Le Japon a construit l’un des modèles les plus performants en imposant des obligations de reprise aux producteurs et en structurant des filières très spécialisées. La Corée du Sud a accéléré sa transition en créant un fonds national dédié financé par des contributions obligatoires des entreprises et par l’éco-conception intégrée dans les marchés publics. Ces expériences montrent que la réussite repose toujours sur une gouvernance centralisée forte, une mobilisation locale constante et une ingénierie financière précise.

L’économie circulaire requiert une mobilisation des territoires, car aucune stratégie nationale ne peut réussir sans relais locaux solides. Les exemples internationaux sont révélateurs. Les villes qui ont adopté une gouvernance claire, impliqué les citoyens et coordonné les acteurs privés ont avancé rapidement. Celles restées dans un schéma centralisé ont accumulé les retards. Le Maroc se situe à la croisée des chemins. Il a des villes dynamiques, des projets pilotes intéressants, mais l’absence de coordination nationale empêche l’émergence d’un modèle cohérent. Sans une instance de pilotage dotée d’un mandat clair, la transition circulaire restera un empilement d’intentions.

Les grandes stratégies nationales annoncées durant les 15 dernières années avaient déjà amorcé ce tournant. Maroc Vert puis Génération Green ont posé les bases d’une agriculture plus rationnelle et plus économe en ressources, tandis que la stratégie énergétique 2030–2050 a inscrit la réduction des émissions et le recours massif aux énergies renouvelables comme priorités nationales. L’économie circulaire constitue aujourd’hui le prolongement naturel de ces politiques publiques. Elle en est la phase d’exécution, celle où les ambitions stratégiques se traduisent en modèles économiques concrets, en filières organisées et en avantages compétitifs durables.

La pression internationale renforce cette nécessité. Les normes européennes évoluent rapidement et redessinent les conditions d’accès aux marchés. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, dont la mise en œuvre progressive débutera en 2026, impose une transparence totale sur les émissions et la circularité des produits exportés. Les industries marocaines devront démontrer leur conformité à ces nouveaux standards pour préserver leurs débouchés. L’économie circulaire devient à la fois un impératif environnemental, un enjeu industriel et une exigence commerciale. Accélérer l’alignement avec les normes européennes n’est plus un choix mais une nécessité stratégique pour défendre les positions acquises du Royaume.

Cette transition ne peut pas reposer uniquement sur les industriels. Elle passe par une ingénierie financière adaptée. Les modèles les plus efficaces au monde se sont appuyés sur des éco-taxes clairement définies, des crédits d’impôts incitatifs, des mécanismes de bonus-malus et des fonds dédiés à l’innovation verte. Le Maroc en possède les prémices, mais l’application reste encore limitée. Le défi consiste désormais à clarifier ces outils, à en sécuriser la gouvernance et à garantir leur efficacité. Une économie circulaire sans leviers financiers est un modèle sans moteur.

Dans le même temps, l’échec de la COP30 confirme la fin d’une époque. Ce sommet devait être un moment de consolidation multilatérale. Il est devenu une vitrine de blocage. La présence de 1 600 lobbyistes fossiles, les débats à huis clos, l’absence de décisions sur la sortie des énergies fossiles et l’incapacité à construire un consensus montrent que les grandes conférences internationales ne sont plus le lieu où se décide l’avenir climatique du monde. Ce constat doit servir de déclencheur. Si les COP ne produisent plus les cadres nécessaires, alors les États doivent agir. Le Maroc doit agir. La transition écologique ne viendra plus d’un compromis global. Elle naîtra de la cohérence nationale.

Le Maroc dispose aujourd’hui de nombreux atouts. Les textes existent, les ambitions sont déclarées, les acteurs sont identifiés, les expériences internationales sont disponibles. Il manque encore la partition et le chef d’orchestre. La loi-cadre doit jouer ce rôle, celui qui transforme un ensemble d’initiatives dispersées en une stratégie nationale cohérente. La réussite de cette transition dépendra de la capacité du pays à orchestrer enfin ce qui, jusqu’ici, avançait séparément. C’est à ce prix que l’économie circulaire deviendra un pilier réel du modèle marocain et non plus une promesse suspendue.


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