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« École, parents et lignes rouges » : Renvois à Al Akhawayn Ifrane : discipline, militantisme et la tentation de “gérer” l’école

Par Kenza El Mdaghri


Ce sont 16 enfants exclus d’un coup, un chiffre qui choque et fait basculer une querelle locale dans l’arène nationale. Depuis Ifrane, des parents dénoncent une sanction « arbitraire », qu’ils relient à leur engagement au sein de l’association des parents d’élèves et à leurs critiques publiques de la direction. L’école d’Al Akhawayn, elle, assume et oppose une version radicalement différente : les renvois auraient été décidés « exclusivement » en réponse à des violations répétées du règlement intérieur par un petit groupe de familles. 

Dans son communiqué, l’établissement évoque des actes graves et continus d’intimidation et de harcèlement visant enseignants, administrateurs et même d’autres parents, ainsi que des tentatives d’ingérence directe dans la gouvernance pédagogique, le choix des manuels, des recrutements, l’orientation budgétaire et l’intégration des outils technologiques.

Au fil des jours, l’affaire a quitté la cour de récréation pour gagner la scène politique. Des responsables et élus ont pris publiquement position, interpellant le ministère et relayant la version des familles. L’école répond documents à l’appui et rappelle que les sept familles concernées ont intenté, ces dernières années, 49 procédures judiciaires contre l’établissement, « sans succès » à ce stade pour l’immense majorité d’entre elles, deux dossiers restant pendants. Ce point, crucial, replace le dossier dans sa temporalité réelle : loin d’un coup de sang de rentrée, on parle d’un conflit ancien, déjà passé au crible des juridictions.

Le calendrier a, lui aussi, son importance. La décision n’a pas été signifiée à la veille de la rentrée, mais au printemps dernier, pour l’année suivante, afin de laisser la possibilité d’une réinscription ailleurs. C’est une ligne de défense centrale de l’école, qui estime avoir « tout tenté » pour apaiser les tensions avant de trancher, puis communiqué publiquement pour replacer la sécurité et la sérénité de la communauté éducative au premier rang.

Face à cette version, les familles avancent un autre récit. Elles affirment que l’exclusion serait la réponse à leur mobilisation contre des hausses de frais qualifiées d’« exorbitantes », et plus largement à leur contestation de la gestion. Dans l’espace public, la cause a trouvé des relais rapides, portée par l’émotion que suscite, légitimement, toute sanction collective frappant des enfants. Mais là encore, la bataille de la narration se heurte à des faits opposés et à des jugements déjà rendus, ce qui explique l’usage par certains observateurs du terme de « conflit systémique », où la pression judiciaire, médiatique et politique se superposent.

Au-delà du cas d’espèce, cette crise révèle un glissement culturel plus large. Dans bien des établissements, la relation école–familles ressemble de plus en plus à une relation prestataire–clients. On exige des réponses en 24 heures, des corrections immédiates, des méthodes à la carte. Les réunions parents–professeurs se transforment parfois en audits du travail de l’enseignant plutôt qu’en dialogue sur le progrès de l’élève. Les bulletins sont lus comme des tableaux de bord de performance et, à la moindre déconvenue, le soupçon se porte sur la compétence du professeur ou la « bonne volonté » de l’administration. Ce consumérisme scolaire nourrit la tentation d’« entrer dans la salle des machines » pour peser sur l’organigramme, le curriculum, les manuels, les outils, jusqu’aux contrats. L’affaire d’Ifrane met ce basculement à nu avec une intensité rare, puisque l’école affirme que cette pression a conduit à une hémorragie managériale, avec la démission de plusieurs directions successives.

Il y a aussi l’ombre portée du moment politique. Certaines causes extérieures à l’école, aussi légitimes soient-elles dans l’espace civique, cherchent parfois à entrer dans la classe par la fenêtre. Or l’école a une mission claire et bornée. Elle peut former des citoyens éclairés et conscients, elle ne peut pas devenir l’auxiliaire d’un agenda partisan ou diplomatique, ni être sommée d’arbitrer des débats qui la dépassent. Dans l’affaire d’Al Akhawayn, des prises de position politiques se sont greffées sur un contentieux d’établissement. Le résultat est une confusion des registres qui fragilise d’abord ceux que chacun prétend protéger, les élèves.

Reste une réalité, crue et simple. Des enfants ont été exclus. Même annoncée en amont, même juridiquement cadrée, une telle décision n’est jamais une victoire. Elle signe l’échec d’un lien de confiance. C’est précisément pour éviter d’y revenir que la gouvernance d’une école doit être nette, transparente, expliquée, documentée et tenue. Nette, parce que les règles ne se négocient pas au gré des pressions. Transparente, parce qu’une communauté éducative accepte mieux les décisions lorsqu’elles sont motivées et traçables. Expliquée, parce que la pédagogie ne vaut pas qu’en classe. Documentée, parce que les contentieux se gagnent à la qualité des preuves plutôt qu’à la vigueur des tribunes. Tenue, enfin, parce que l’autorité ne se crie pas, elle se prouve par la constance.

Il faut souhaiter que chacun tire la seule leçon qui compte. À l’école, les lignes rouges existent. Elles protègent un sanctuaire : celui où l’on apprend à lire, à compter, à débattre sans hurler, à contester sans humilier, à perdre sans s’effondrer et à gagner sans écraser. Le reste relève d’autres lieux et d’autres temps. Ici, l’enjeu n’est pas de savoir qui commande, mais de faire grandir des enfants. Si l’affaire d’Ifrane nous force à remettre ces évidences au premier plan, alors cette crise n’aura pas été tout à fait vaine.


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