E-Dirham : La révolution méthodique de Bank Al-Maghrib
Par Sanae El Amrani
Alors que les cryptomonnaies séduisent une partie de la jeunesse et inquiètent les régulateurs, le Maroc prépare sa propre monnaie digitale souveraine. Sous l’impulsion de Bank Al-Maghrib et la méthode d’Abdellatif Jouahri, l’e-Dirham s’affirme comme un instrument de stabilité et d’inclusion. Dans un monde où l’Europe affine son projet d’euro numérique et où le dollar consolide son influence via les stablecoins, le Royaume trace une voie méthodique qui conjugue innovation et souveraineté.
Le Royaume s’apprête à franchir un seuil décisif dans la transformation de son système financier. L’e-Dirham, future monnaie digitale de Bank Al-Maghrib, n’est pas un simple instrument technologique mais l’aboutissement d’une stratégie engagée et testée par étapes depuis plusieurs années. Dans un contexte où les cryptomonnaies prolifèrent de manière anarchique, où des acteurs étrangers comme Revolut cherchent à s’implanter et où l’informel grignote encore une part importante de l’économie, l’institution monétaire marocaine trace sa voie avec une rigueur assumée. La démarche est prudente, structurée et souveraine : créer un outil numérique national capable de moderniser les usages sans fragiliser la stabilité du dirham, garantir la traçabilité des flux pour lutter contre le blanchiment et l’évasion fiscale, et offrir à des millions de citoyens un accès facilité aux paiements dématérialisés. Le gouverneur Abdellatif Jouahri, figure centrale de ce chantier après plus de deux décennies à la tête de Bank Al-Maghrib, incarne cette approche méthodique où l’innovation n’avance jamais sans protection et où la modernisation rime toujours avec souveraineté. Le calendrier international s’accélère, avec notamment la décision européenne attendue en octobre 2025 sur l’euro numérique, ce qui renforce l’intérêt d’un positionnement marocain clair et anticipé.
Une monnaie digitale souveraine
L’e-Dirham n’est pas une expérience isolée, mais une décision stratégique qui place le Maroc dans la cartographie mondiale des banques centrales engagées dans la digitalisation monétaire. Il s’agit d’un Central Bank Digital Currency (CBDC), adossé directement au dirham et contrôlé par Bank Al-Maghrib. Cette architecture le distingue des cryptomonnaies privées, dont la valeur dépend d’algorithmes opaques et de marchés spéculatifs. Ici, le choix est clair : garder le contrôle souverain de la monnaie, tout en offrant une déclinaison numérique adaptée aux nouveaux usages.

L’enjeu est d’autant plus pressant que le Maroc vit une contradiction : l’usage des cryptos est officiellement interdit depuis 2017, mais le pays figure dans le top africain en matière d’adoption. Des études internationales placent régulièrement le Royaume autour de la 20ᵉ place mondiale pour l’usage des actifs numériques, devant plusieurs économies européennes. Cette dynamique illégale échappe à la fiscalité, met sous tension les réserves de change et alimente un marché parallèle où prolifèrent les arnaques. En 2024, la banque centrale a dû publier de nouvelles mises en garde pour rappeler les risques : blanchiment, financement illicite, pertes massives pour de petits épargnants séduits par des promesses de gains rapides.
Face à cette situation, l’e-Dirham se veut une réponse pragmatique. En 2025, la circulation fiduciaire dépassait 458 milliards de dirhams, soit près de 30 % du PIB, un volume en hausse de 9 % sur un an. Cette dépendance au cash entretient l’informel et limite la traçabilité des transactions. Parallèlement, 44 % des adultes n’ont pas accès à un compte bancaire formel. Ces deux fractures, sociale et fiscale, constituent la toile de fond de la réflexion. La monnaie digitale souveraine vise à réduire la part du fiduciaire et à offrir un outil simple, via smartphone, qui peut élargir l’accès aux paiements modernes sans passer par des intermédiaires étrangers ou informels.
L’expérience internationale éclaire ce choix. En Chine, le yuan digital est devenu un instrument politique pour réduire la domination d’Alipay et WeChat Pay, et pour renforcer l’influence du yuan dans les paiements internationaux. En Europe, le projet d’euro numérique vise à anticiper la montée des stablecoins adossés au dollar et à garantir l’autonomie monétaire du continent. En Afrique, le Nigeria a lancé l’eNaira, avec des débuts difficiles, mais dans une logique similaire de bancarisation et de souveraineté. Le Maroc s’inscrit dans ce mouvement, mais avec sa propre méthode : avancer par étapes, tester avant de généraliser et intégrer la monnaie digitale dans un système monétaire encore protégé par un régime de change dirigé.
Un élément fondamental réside dans la nature même de l’e-Dirham. Contrairement aux dépôts bancaires, qui alimentent la création monétaire via le crédit, la version digitale ne crée pas de monnaie nouvelle. Chaque unité émise correspond à un passif direct de la banque centrale, ce qui limite les risques inflationnistes et renforce la stabilité du système. En clair, l’e-Dirham n’est pas un outil de spéculation, mais une représentation numérique de la valeur existante. Il combine la praticité du numérique avec la solidité institutionnelle du dirham.
Au-delà de la technique, il s’agit d’un signal politique et économique. Le Maroc choisit de répondre à la pression sociale des jeunes attirés par les cryptos, à la nécessité de réduire l’informel et à l’obligation de protéger ses réserves par une innovation souveraine. Le message est clair : moderniser la monnaie nationale, mais sans céder le contrôle à des acteurs privés ou à des marchés incontrôlables. C’est une évolution maîtrisée qui prolonge la stabilité monétaire dans l’ère digitale et qui place la confiance du citoyen au centre de la réforme.
La méthode Jouahri et la prudence face à Revolut
L’e-Dirham n’avance pas dans le vide, il est porté par une école de gouvernance forgée depuis plus de vingt ans à Bank Al-Maghrib. Abdellatif Jouahri a fait de la prudence une arme et de la constance un atout. Sa manière d’approcher les réformes monétaires illustre une ligne directrice qui tranche avec l’improvisation ou la précipitation.

Ce style s’est déjà vu lors de l’assouplissement du régime de change, mené par étapes, en 2018 puis en 2020, avec des élargissements progressifs des bandes de fluctuation. Là où certains observateurs attendaient une bascule brutale, la banque centrale a privilégié le temps long et l’apprentissage collectif. Cette démarche n’a pas seulement rassuré les marchés, elle a consolidé la crédibilité institutionnelle du Maroc face aux investisseurs étrangers.
C’est cette même méthode que l’on retrouve aujourd’hui dans la conduite du chantier digital. Loin d’annoncer un calendrier précipité, Bank Al-Maghrib multiplie les tests, sollicite des partenaires internationaux et s’entoure d’experts. Le gouverneur s’attache à rappeler que la monnaie n’est pas un outil comme un autre, mais le socle de la confiance économique. Dans son approche, la technologie n’est qu’un levier : ce qui compte, c’est l’architecture institutionnelle qui l’entoure.
La prudence face aux nouveaux entrants
Cette prudence s’applique aussi aux acteurs étrangers désireux d’entrer sur le marché marocain. Revolut, néobanque britannique valorisée à plusieurs milliards de dollars, a officiellement manifesté son intérêt pour le Royaume. En juin, ses dirigeants ont été reçus par Bank Al-Maghrib lors d’une rencontre exploratoire. Le groupe a depuis nommé Amine Berrada, ancien cadre d’Uber, comme représentant local et mandaté un lobbyiste pour défendre ses intérêts, preuve de sa volonté de s’implanter durablement.
Mais l’enthousiasme de Revolut se heurte à la réalité d’un marché très encadré. La banque centrale n’a pour l’instant laissé filtrer qu’une hypothèse : un agrément partiel limité au paiement ou au transfert d’argent, loin de la licence bancaire pleine et entière que Revolut détient au Royaume-Uni. Le message est clair : l’ouverture n’est pas exclue, mais elle sera calibrée aux conditions locales, avec des obligations strictes en matière de traçabilité, de lutte contre le blanchiment et de conformité aux règles de change.
Pour Jouahri, il ne s’agit pas de fermer la porte à l’innovation, mais d’éviter que des acteurs globaux ne bousculent un écosystème financier encore fragile. Le cas Revolut illustre parfaitement la ligne de conduite de Bank Al-Maghrib : écouter, dialoguer, mais décider en fonction de la souveraineté nationale et de la stabilité monétaire. Dans ce contexte, l’e-Dirham apparaît comme l’autre face de la même médaille : une modernisation assumée, mais encadrée de l’intérieur, selon des règles dictées par le Maroc lui-même.
Cryptos et attrait marocain
Derrière l’interdiction officielle des cryptomonnaies se cache une réalité bien plus complexe. Au Maroc, leur usage s’est diffusé de manière souterraine, portée par une génération qui voit dans ces actifs une porte d’entrée vers la finance mondialisée. L’attrait est particulièrement fort parmi les jeunes urbains, souvent familiers des outils numériques et désireux d’investir rapidement, mais aussi chez des catégories plus modestes qui y trouvent une opportunité de gains rapides dans un contexte économique tendu.

Cet engouement repose sur un double moteur : le sentiment d’exclusion vis-à-vis du système bancaire traditionnel et la fascination pour une technologie perçue comme libératrice. Pour beaucoup, posséder du Bitcoin ou de l’Ethereum, c’est se connecter à un univers où les barrières locales, qu’il s’agisse des dotations, des règles de change ou des procédures administratives, disparaissent. La crypto devient ainsi un symbole d’accès direct à une finance sans frontières.
Les études disponibles confirment l’ampleur du phénomène. Selon plusieurs enquêtes croisées menées en 2024, entre 6 et 7 millions de Marocains détiennent ou ont détenu des cryptomonnaies, soit près d’un cinquième de la population adulte. D’après Chainalysis, les échanges cumulés ont atteint 12,7 milliards de dollars sur deux ans, faisant du Maroc l’un des marchés les plus dynamiques du continent aux côtés du Nigeria et de l’Afrique du Sud. Cette vitalité contraste avec l’interdiction formelle instaurée par l’Office des changes et met en évidence la capacité d’adaptation d’une jeunesse à la recherche de nouvelles opportunités.
Les pratiques sont multiples. Certains investissent pour spéculer sur la volatilité du Bitcoin, dans l’espoir de gains rapides qui dépassent largement les rendements des placements classiques. D’autres utilisent les cryptos comme moyen de paiement pour contourner les lourdeurs administratives liées aux transferts internationaux. Des freelances, développeurs ou e-commerçants marocains les emploient pour facturer leurs clients étrangers et recevoir des règlements instantanés. Dans tous les cas, la crypto remplit un vide que le système bancaire formel n’a pas encore totalement comblé.
Cette effervescence place les autorités devant un dilemme. D’un côté, maintenir l’interdiction protège la stabilité monétaire et préserve les réserves de change. De l’autre, ignorer la réalité sociale d’une adoption massive reviendrait à laisser prospérer un marché parallèle sans contrôle ni sécurité pour les usagers. C’est précisément cette contradiction que l’e-Dirham ambitionne de résoudre : offrir une alternative légale et encadrée qui conserve les avantages du numérique tout en réintégrant les flux financiers dans un cadre institutionnel.
Monnaies numériques : champ de bataille mondial et enjeux pour le Maroc
La discussion dépasse le seul registre technique et pose la question fondamentale de la souveraineté monétaire à l’ère numérique. Deux dynamiques se conjuguent et redessinent les règles du jeu. La première est l’essor de monnaies privées numériques, comme les stablecoins adossés au dollar ou à un panier de devises, qui menacent d’entrer massivement dans les paiements internationaux. La seconde est la réaction des banques centrales qui, pour préserver leur rôle historique, développent leurs propres monnaies digitales. Le résultat est une recomposition progressive des corridors de paiements, des réserves de change et des rapports de force entre zones monétaires. Pour un pays comme le Maroc, qui n’est pas isolé mais reste dépendant des devises pour ses échanges externes, la question devient stratégique.

Techniquement, il faut distinguer deux familles de monnaies digitales de banques centrales. Les premières, dites de gros, concernent les règlements interbancaires et institutionnels. Elles fluidifient les transactions financières entre grandes entités sans modifier directement le quotidien des ménages. Les secondes, dites de détail, visent le grand public et changent la manière dont les citoyens utilisent et conservent la monnaie centrale. L’e-Dirham que prépare Bank Al-Maghrib s’inscrit dans cette deuxième catégorie, ce qui en accroît la portée sociale et économique.
Derrière ce choix se profile un enjeu majeur : la convertibilité et la protection des réserves. Aujourd’hui, la stabilité du dirham repose sur la disponibilité de devises fortes et sur des circuits de paiement internationaux dominés par quelques grandes infrastructures. Si des stablecoins libellés en dollar devaient capter une part importante des paiements transfrontaliers des Marocains, la pression sur les réserves de change pourrait s’accroître de façon incontrôlée. À l’inverse, si le dirham numérique est conçu pour être interopérable et accepté dans certains échanges officiels, il pourrait devenir un instrument d’ancrage et réduire la dépendance aux canaux privés.
C’est dans ce sens que les grandes puissances avancent rapidement. Les États-Unis travaillent à renforcer l’usage de stablecoins privés adossés au dollar, une orientation que Donald Trump a clairement défendue dans son programme économique. L’Europe s’empresse de déployer l’euro numérique afin de ne pas laisser au dollar une avance insurmontable. La Chine déploie son yuan digital comme outil d’influence régionale et internationale. L’Afrique n’est pas en reste, avec le Nigeria qui a lancé l’eNaira, non sans difficultés mais avec la volonté d’ancrer sa monnaie dans l’économie numérique mondiale.
Pour le Maroc, la bataille se joue sur deux fronts. Le premier est institutionnel : participer tôt aux plateformes internationales d’échange entre banques centrales, ces « XC platforms » qui promettent d’assurer une interopérabilité standardisée des monnaies numériques. Le second est domestique : définir un cadre juridique clair sur les usages, les droits et les limites de l’e-Dirham. Car la technologie peut être un outil d’inclusion et de modernisation, mais elle peut aussi nourrir la méfiance si elle est perçue comme un instrument de surveillance ou de contrôle excessif.
La réussite dépendra donc d’un équilibre subtil. Il faudra rendre l’e-Dirham interopérable pour éviter l’isolement, robuste pour résister aux dérives spéculatives, et transparent pour préserver la confiance des citoyens. Le Maroc n’a pas vocation à rivaliser avec les grandes puissances monétaires, mais il peut choisir sa place dans l’écosystème en devenir. L’enjeu n’est pas seulement de moderniser les moyens de paiement, mais de consolider une souveraineté monétaire qui reste, plus que jamais, au cœur de l’indépendance économique. Dans cette perspective, il convient de rappeler que l’e-Dirham n’est pas pensé comme un substitut exclusif aux instruments existants, mais bien comme une option supplémentaire destinée à s’insérer dans l’arsenal financier national et à renforcer la cohérence de l’écosystème.
Revolut au Maroc : Trois scénarios d’agrément, trois impacts possibles
L’annonce de l’arrivée de Revolut au Maroc a fait l’effet d’un signal fort dans un paysage financier encore très encadré. La néobanque britannique, déjà présente en Europe et dans plusieurs marchés émergents, a désigné Amine Berrada, ancien cadre d’Uber, comme son représentant local, confirmant son intention de s’implanter durablement. Reçus par Bank Al-Maghrib, ses dirigeants ont ouvert la voie à une négociation dont l’issue reste incertaine, mais qui dessine déjà plusieurs trajectoires possibles. L’avenir de Revolut au Maroc se joue sur le terrain réglementaire : la clé est l’agrément. Et de celui-ci dépendra la profondeur de son impact sur l’écosystème national. Trois scénarios, crédibles mais non garantis, s’imposent comme hypothèses de travail.

Dans le premier scénario, Revolut obtient un agrément limité comme opérateur de paiement. Cette option correspond aux précédents déjà observés : encadrer des acteurs étrangers en les cantonnant aux services de transfert d’argent ou de règlement de factures, sans accès direct aux dépôts. Ce statut permettrait à Revolut de s’insérer progressivement, en ciblant les jeunes urbains et les travailleurs connectés aux flux internationaux, mais sans menacer l’équilibre des banques locales. L’impact serait alors modéré : un gain de fluidité dans les paiements, une concurrence accrue pour les fintech marocaines déjà positionnées, mais pas une rupture structurelle.
Le deuxième scénario repose sur l’octroi d’un statut d’émetteur de monnaie électronique. Plus ambitieux, il ouvrirait la possibilité de proposer des portefeuilles digitaux en dirhams, rechargeables et utilisables pour des paiements domestiques et internationaux. Revolut pourrait alors jouer le rôle d’un intermédiaire hybride entre la banque et le mobile money, en rivalité avec les opérateurs marocains historiques. L’impact serait plus visible : inclusion financière élargie, pression sur les tarifs, accélération de l’adoption des paiements dématérialisés. Mais ce modèle exigerait des garde-fous solides, notamment en matière de conservation des fonds et de conformité aux règles de change.
Le troisième scénario, le plus ambitieux, serait celui de la licence bancaire pleine et entière. Cela permettrait à Revolut d’offrir des comptes, des crédits et des services financiers complets, comme elle le fait dans certains pays européens. Mais cette perspective se heurte à de lourdes contraintes. Obtenir un tel agrément supposerait de répondre à des exigences de capital élevées, de convaincre le régulateur de la solidité du modèle et de composer avec la résistance probable des banques locales. L’impact serait alors considérable : une transformation du paysage bancaire, une redistribution de la concurrence et une accélération de la digitalisation. Mais la probabilité d’un tel scénario à court terme reste faible, compte tenu de la prudence affichée par Bank Al-Maghrib.
Entre ces options, une constante demeure : l’arbitrage final appartiendra au gouverneur Abdellatif Jouahri et à son équipe, qui privilégient toujours la stabilité à la précipitation. Pour l’heure, Revolut a ouvert une brèche, mais son implantation concrète dépendra du cadre qui lui sera accordé. Ce qui est sûr, c’est que cette arrivée, qu’elle soit limitée, intermédiaire ou pleine, forcera le marché marocain à se repositionner. Elle agira comme un révélateur de la capacité du pays à accueillir des acteurs globaux tout en préservant sa souveraineté financière.
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