De Istanbul à Marrakech : La stratégie du Maroc pour les investissements Turquie-Afrique
Rabat veut transformer le partenariat Afrique-Türkiye et se positionne comme la porte d'entrée de la Turquie vers les marchés africains.
Par Mohammed Taoufiq Bennani
Le monde des affaires s’est donné rendez-vous à Istanbul pour deux jours d’échanges intenses. Organisé conjointement par le ministère turc du Commerce et la direction du développement économique de la commission de l’Union Africaine (UA), le 5e Forum Économique et d’Affaires Türkiye-Afrique a clos ses travaux le vendredi 17 octobre 2025. Cet événement majeur s’est imposé comme une plateforme essentielle de dialogue politique de haut niveau. Il a rassemblé des centaines d’acteurs économiques du continent africain et de Türkiye dans le but d’approfondir la coopération et d’élaborer des recommandations concrètes. Au cœur des débats, la participation du Royaume du Maroc, représenté par le secrétaire d’État chargé du Commerce extérieur, Omar Hejira, a mis en lumière une stratégie ambitieuse. Cependant, l’enjeu principal demeurait de transformer les consultations en partenariats d’investissement tangibles.
La vision marocaine pour un partenariat stratégique tripartite
Dès la séance d’ouverture, le Maroc a affirmé son engagement ferme. Sous la vision éclairée du Roi Mohammed VI, le Royaume œuvre au renforcement d’un partenariat stratégique Afrique-Türkiye. Ce partenariat se veut équilibré, fructueux et porté par le codéveloppement et la création de valeur ajoutée. En effet, le Maroc a fait de la coopération Sud-Sud, particulièrement avec les pays africains, un levier essentiel de sa politique étrangère. Cette approche repose sur la conviction que le développement durable du continent nécessite des partenariats responsables et productifs. De plus, les relations entre l’Afrique et Türkiye affichent une croissance constante, avec des échanges commerciaux estimés à 33 milliards de dollars. Ainsi, les perspectives de ce partenariat s’annoncent prometteuses dans des domaines variés, allant du commerce aux infrastructures, en passant par l’énergie et les nouvelles technologies.
Le Maroc, porte d’entrée privilégiée vers les marchés africains
Le Secrétaire d’État marocain a souligné les atouts fondamentaux du Royaume. Il a mis en avant la résilience de l’économie marocaine, la modernisation avancée des infrastructures et un arsenal d’accords commerciaux d’envergure. De ce fait, le Maroc se positionne comme une porte d’entrée privilégiée pour les entreprises turques souhaitant accéder aux marchés africains. La vision atlantique et africaine du Royaume ouvre la voie à une coopération tripartite Maroc-Türkiye-Afrique dans des secteurs majeurs à fort potentiel. Par exemple, ces secteurs comprennent l’industrie pharmaceutique, la souveraineté sanitaire, les industries agroalimentaires, la sécurité alimentaire, la transition énergétique, l’automobile et l’électronique. La logistique, s’appuyant sur des ports comme Tanger-Med, Casablanca, et le futur port de Dakhla Atlantique, joue également un rôle clé. Par ailleurs, M. Hejira a cité la complémentarité entre le Maroc et Türkiye comme un modèle de coopération pionnier. Ce modèle est au service du continent africain, basé sur la solidarité, la confiance et l’intérêt mutuel.
Le secteur pharmaceutique, fer de lance de la souveraineté sanitaire
Lors d’un panel sur les industries pharmaceutiques et équipements médicaux, M. Hejira a mis l’accent sur le leadership du Maroc dans ce domaine. Le Royaume a érigé ce secteur en levier stratégique de souveraineté sanitaire et de croissance économique. En effet, le Maroc a engagé une politique industrielle ambitieuse depuis deux décennies, faisant de l’industrie pharmaceutique la deuxième activité chimique du pays.
Les chiffres témoignent de cette dynamique croissante. Sur le continent africain, le Maroc a renforcé sa part de marché à l’export, passant de 6% en 2011 à 11% en 2024. Il est, ainsi, devenu le 4ᵉ plus grand exportateur africain de produits pharmaceutiques. Les exportations de l’industrie pharmaceutique marocaine ont connu un fort dynamisme, passant de 1,1 milliard de DH en 2020 à 1,5 milliard en 2024, soit une croissance annuelle moyenne de 8%. Actuellement, le Royaume compte plus de 60 unités industrielles. Ces unités produisent selon les normes européennes et américaines, couvrent 70 % des besoins nationaux, et exportent vers plus de 40 pays en Afrique, en Europe et dans la région MENA.
Quatre axes pour une coopération Türkiye-Afrique dans la santé
Bien que le marché africain de la santé connaisse une expansion rapide, il fait face à d’importants défis. Ces obstacles incluent la dépendance aux importations, la fragmentation des marchés et l’absence d’intégration réglementaire. Cependant, M. Hejira a assuré que la coopération Türkiye-Afrique offre une réponse pragmatique et structurante à ces enjeux. Cette réponse s’articule autour de quatre axes prioritaires :
- La création de plateformes industrielles conjointes pour satisfaire les besoins des marchés.
- Les partenariats en recherche et développement (R&D) entre laboratoires turcs, marocains et africains.
- Le renforcement de la logistique pharmaceutique, s’appuyant sur des infrastructures portuaires clés comme Tanger Med, Casablanca et le futur port de Dakhla Atlantique.
- La mise en place de mécanismes conjoints de financement et d’investissement.
Sur ce registre, le responsable marocain a réaffirmé la pleine disponibilité du Maroc à travailler avec la Türkiye et les partenaires africains. L’objectif est de bâtir une industrie pharmaceutique africaine intégrée, résiliente et innovante, renforçant la souveraineté sanitaire commune.
La diplomatie en marge : des entretiens bilatéraux fructueux
En marge de sa participation au Forum, Omar Hejira a mené une série d’entretiens bilatéraux. Ces discussions avec plusieurs responsables africains visaient le renforcement des investissements réciproques, l’accroissement des échanges commerciaux et l’échange d’expertises aux niveaux bilatéral et continental.
- Libye : M. Hejira s’est entretenu avec le ministre libyen de l’Économie et du Commerce, Mohamed Ali Al-Haweg. La rencontre, jugée « fructueuse » par le Secrétaire d’État, a permis d’examiner des mesures concrètes. Elles comprenaient le renforcement de l’échange de visites entre hommes d’affaires, l’augmentation des échanges commerciaux et la simplification des procédures de visa et des liaisons aériennes. Le responsable libyen a, de même, salué le soutien du Maroc à la stabilité politique et économique de son pays.
- Gambie : Le ministre gambien du Pétrole, de l’Énergie et des Mines, Juwara Nani, a affirmé que les relations avec le Maroc constituent « l’un des meilleurs modèles de coopération bilatérale en Afrique ». Il a notamment salué l’appui constant de Rabat dans l’éducation et les infrastructures. L’entretien a abordé les moyens d’accroître les échanges commerciaux bilatéraux et la coopération dans les domaines de la technologie et des connaissances.
- Kenya : M. Hejira a discuté avec le Secrétaire général du département d’État chargé de la promotion des investissements, Abubakar Hassan Abubakar. La rencontre a porté sur l’encouragement des investissements marocains, citant spécifiquement trois projets dans les domaines portuaire, pharmaceutique et des engrais.
Également, M. Hejira a rencontré le ministre du Commerce turc, Omer Bolat. Les discussions ont porté sur le déficit commercial entre le Maroc et la Türkiye et les moyens d’améliorer l’accès des produits marocains au marché turc.
Vers l’implémentation concrète
La participation marocaine au Forum d’Istanbul a réaffirmé le rôle central du Royaume dans la construction d’un espace économique Afrique-Türkiye solide et structuré. Les travaux du Forum ont marqué la nécessité impérieuse de passer de la phase de consultation à celle de la mise en œuvre de partenariats commerciaux et d’investissement. Les conclusions de cette rencontre enrichiront les discussions prévues lors du prochain Sommet de partenariat Türkiye-Afrique. Dès lors, le prochain jalon majeur est déjà fixé. M. Hejira a officiellement invité plusieurs responsables africains à participer au 2ᵉ Forum des États de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui se tiendra à Marrakech les 11 et 12 décembre. Ce forum sera-t-il l’occasion de finaliser les accords d’investissement et de consolider l’architecture d’une coopération tripartite durable ?
Suivez les dernières actualités de Laverite sur Google news