Croître, oui. Diffuser, surtout.
LA VÉRITÉ
Les débats sur les prix surgissent toujours dans l’urgence. Une hausse à la pompe, un panier alimentaire plus lourd, une facture qui s’alourdit. L’attention se focalise sur la variation visible, sur le chiffre affiché, sur la comparaison avec la semaine précédente. Pourtant, l’enjeu réel ne se limite pas au mouvement ponctuel des tarifs. Il interroge la manière dont la valeur circule dans notre économie.
Le Maroc a fait des choix structurants. Il a investi massivement dans les infrastructures, renforcé son intégration aux chaînes de valeur mondiales, développé des secteurs exportateurs compétitifs et consolidé des groupes nationaux capables d’opérer à grande échelle. Automobile, aéronautique, distribution moderne, énergie, logistique. Ces orientations ont renforcé la position du pays dans son environnement régional et international et élargi ses marges de manœuvre économiques.
La croissance est réelle. Les investissements sont visibles. Les secteurs moteurs affichent des résultats solides.
Mais une autre réalité s’impose progressivement. Là où la croissance était historiquement plus créatrice d’emplois, son intensité en main-d’œuvre s’est affaiblie au fil des années. Le modèle s’est sophistiqué, modernisé, capitalisé. Il est devenu plus productif, plus technologique, plus intégré. Il est aussi devenu plus concentré.
Dans les carburants, quelques opérateurs structurent l’importation, le stockage et la distribution. Dans la grande distribution, les groupes dominants disposent d’un pouvoir d’achat massif face aux fournisseurs. Dans le médicament, la production et les marchés publics se concentrent autour d’acteurs établis. Ces structures ne sont pas illégitimes. Elles traduisent des investissements lourds, des risques assumés et des capacités industrielles construites sur la durée.
La question n’est donc pas celle de la réussite des grands groupes. Elle est celle de la diffusion de la valeur qu’ils contribuent à créer.
Plus de 90 % du tissu productif est composé de TPME. Une part significative de l’emploi demeure informelle. Une grande partie de l’activité quotidienne repose sur des structures fragiles, sous-capitalisées, exposées à des marges étroites. L’économie marocaine fonctionne ainsi à deux vitesses : des segments formels concentrés, performants et intégrés ; un tissu diffus, intensif en travail, qui absorbe l’essentiel de la pression sociale.
Croître est indispensable. Sans croissance, il n’y a ni investissement, ni recettes fiscales, ni capacité d’action publique. Mais la solidité d’un modèle se mesure à sa capacité à diffuser la valeur, à densifier les écosystèmes autour des grands projets, à irriguer les territoires et à transformer l’investissement en emplois durables.
Une infrastructure atteint sa pleine efficacité lorsqu’elle relie un centre de production à un tissu d’entreprises locales capables d’en tirer parti. Une industrie devient stratégique lorsqu’elle génère des sous-traitants, des compétences et des activités connexes. Un marché concentré devient vertueux lorsqu’il stimule l’innovation et renforce la compétitivité de l’ensemble de la chaîne.
Le débat sur les prix révèle en réalité un débat plus large : celui de l’équilibre entre capital concentré et tissu productif diffus. Il ne s’agit pas d’opposer les deux, mais de les articuler. La performance des grands acteurs doit s’accompagner d’une montée en puissance des PME, d’un ancrage territorial plus dense et d’une formalisation progressive des activités.
Le Maroc dispose des bases industrielles, logistiques et humaines pour franchir cette étape. Le défi n’est plus seulement d’accumuler des investissements, mais d’en amplifier l’effet d’entraînement. La question n’est plus de savoir si l’économie croît, mais comment elle transforme cette croissance en stabilité durable et en prospérité partagée.
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