[ after header ] [ Mobile ]

[ after header ] [ Mobile ]

Maroc -Espagne : Le Sud, coupable des contradictions du Nord

Crise migratoire à Sebta : l’accusation contre le Maroc fait débat

Par Fayçal El Amrani


La droite espagnole transforme une crise migratoire complexe en accusation contre le Maroc, alors que le directeur de la Police nationale affirme que le rapport du CENIF ne met pas en cause les forces marocaines dans la planification ou l’exécution de la crise.

La crise migratoire qui a secoué Sebta les 30 et 31 juillet vient de prendre une nouvelle dimension politique en Espagne. Un rapport du Centre national de l’Immigration et des Frontières (CENIF), une unité spécialisée de la Police nationale, a été présenté par certains médias comme apportant des éléments impliquant des agents des forces de sécurité marocaines dans l’orientation des migrants vers la frontière.

Le mécanisme est révélateur : une information dont la portée exacte reste discutée est apparue dans certains médias, l’implication marocaine s’est rapidement imposée dans le récit public, puis le PP et Vox ont transformé cette interprétation en accusation politique.

Pourtant, le directeur général de la Police nationale, Francisco Pardo, a communiqué au ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, une conclusion qui oblige à nuancer ce récit. Selon lui, aucun rapport policier n’attribue aux forces de sécurité marocaines la planification ou l’exécution de la crise migratoire.

C’est précisément cette différence entre un document d’enquête, son interprétation médiatique et son exploitation politique qui devrait être au centre du débat.

Quand l’interprétation devient une accusation

Il faut d’abord rappeler un fait : le rapport du CENIF existe et s’inscrit dans une procédure judiciaire concernant l’afflux massif de personnes vers Sebta. Certains médias ont rapporté que le document évoquait des gendarmes marocains et des agents en civil qui auraient orienté des migrants vers la frontière.

Mais cette information ne permet pas, à elle seule, d’affirmer que l’État marocain a planifié et exécuté une opération contre l’Espagne. C’est pourtant le raccourci auquel nous assistons.

Alberto Núñez Feijóo est allé jusqu’à affirmer que le Maroc avait « coordonné » l’attaque contre Sebta et a demandé au gouvernement espagnol des mesures diplomatiques contre Rabat. Vox, de son côté, continue de présenter les événements comme une opération de pression contre l’Espagne et appelle à désigner clairement les responsables.

La politique peut demander des explications. Elle ne peut pas remplacer l’enquête. Surtout, la position de la direction de la Police nationale mérite d’être prise en compte. Après avoir été informé de la polémique, Francisco Pardo a indiqué à Marlaska que le rapport transmis à la justice n’attribuait pas au Maroc la planification ou l’exécution de la crise. Il a également expliqué que les enquêteurs avaient travaillé dans le cadre des instructions d’une magistrate, qui avait demandé que le document ne soit pas communiqué à leurs supérieurs pendant cette phase de la procédure.

Cette précision ne signifie pas que toutes les questions sont réglées. Elle signifie simplement qu’affirmer qu’« un rapport de la Police accuse le Maroc d’avoir organisé la crise » ne peut pas être présenté comme un fait établi sans nuance.

Ce que montrent les événements de Sebta

Les images de la crise montrent une réalité qui mérite d’être intégrée au récit. Des milliers de personnes se sont concentrées du côté marocain, notamment autour de Castillejos, avant de se diriger vers la frontière. Les forces marocaines ont été déployées pour tenter de disperser les groupes et empêcher leur progression. Cela ne signifie évidemment pas que le dispositif marocain a parfaitement fonctionné. Il y a eu un débordement, des failles et une situation exceptionnelle. Mais ces éléments ne suffisent pas à démontrer que les autorités marocaines avaient décidé d’organiser volontairement l’entrée massive.

La même exigence doit d’ailleurs s’appliquer au côté espagnol. Le dispositif frontalier espagnol a lui aussi été confronté à une situation d’une ampleur exceptionnelle et Madrid a dû renforcer ses moyens. La question de savoir pourquoi des milliers de personnes ont finalement réussi à entrer à Sebta mérite donc d’être examinée avec la même rigueur que celle du comportement des autorités marocaines.

Le Maroc, un coupable déjà désigné ?

Ce qui frappe surtout dans cette polémique, c’est la vitesse avec laquelle le Maroc est devenu le centre de l’accusation politique. À ce stade, aucun élément officiellement confirmé par la direction de la Police nationale espagnole ne permet d’affirmer que les autorités marocaines ont planifié ou exécuté l’afflux massif vers Sebta.

Le débat espagnol semble ainsi suivre une mécanique bien connue : une information apparaît, une interprétation se répand, l’opposition la reprend et cette interprétation finit par acquérir le statut d’une vérité politique.

Cette méthode est particulièrement problématique lorsqu’elle concerne un pays voisin avec lequel l’Espagne entretient une relation stratégique. Le PP et Vox ont parfaitement le droit de critiquer Pedro Sánchez. Ils peuvent demander des explications sur la gestion de la frontière et réclamer davantage de fermeté dans les relations avec Rabat.

Mais transformer une interprétation médiatique en accusation contre un État voisin relève davantage de l’exploitation politique que de l’établissement des faits. Le Maroc n’a pas besoin d’être présenté comme irréprochable pour que cette méthode soit contestée. Il suffit de demander une chose élémentaire : les mêmes exigences de preuve doivent s’appliquer à Rabat qu’à Madrid.

Si les éléments disponibles ne permettent pas d’établir cette responsabilité, qu’on cesse de la créer par répétition médiatique. Car le véritable problème n’est peut-être pas toujours le Sud. C’est parfois cette vieille habitude du Nord de chercher au-delà de ses frontières le responsable de ses propres contradictions.


À lire aussi
commentaires
Loading...
[ Footer Ads ] [ Desktop ]

[ Footer Ads ] [ Desktop ]