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Coupe du Monde 2030 et effet d’éviction : L’investissement privé sera-t-il pénalisé au Maroc ?

Entretien avec Houda Zouirchi est Professeure à HEC Rabat Business School affiliée au Centre de recherche en Sciences de l’Économie et de Gestion CReSC

LA VÉRITÉ


Les préparatifs du Maroc pour la Coupe du Monde 2030 impliquent des engagements publics massifs, suscitant une interrogation majeure sur leurs répercussions macroéconomiques à long terme. Nous avons sollicité l’expertise de Dr. Houda Zouirchi, Professeure à HEC Rabat Business School, pour décrypter le risque d’effet d’éviction, qui se manifeste lorsque le financement public entre en concurrence avec le secteur privé sur le marché des capitaux. L’experte souligne que ce risque n’est ni automatique ni systématique, mais que le Maroc doit veiller à préserver la stabilité macroéconomique et des conditions de financement favorables, un choc d’investissement mal séquencé pouvant accentuer les contraintes pesant sur le secteur privé. En définitive, la Coupe du Monde représente à la fois une menace et une opportunité, l’équilibre entre ambition et soutenabilité étant l’enjeu principal pour garantir que ces investissements soient un catalyseur de transformation économique plutôt qu’un fardeau.

 

 

 

 

La Vérité : Le Maroc s’apprête à engager d’importants investissements publics dans le cadre de la Coupe du Monde 2030. Peut-on parler d’un risque d’éviction de l’investissement privé ?

Dr. Zouirchi : Oui, le risque existe, mais il n’est ni automatique ni systématique. L’effet d’éviction apparaît lorsque l’investissement public mobilise une part importante des ressources financières disponibles au détriment du secteur privé. Dans un contexte où l’État accroît fortement ses besoins de financement, cela peut exercer une pression sur les taux d’intérêt et restreindre l’accès au crédit pour les entreprises, en particulier les PME. Tout dépendra donc de la manière dont ces investissements seront financés et coordonnés.

 

– Concrètement, comment l’investissement public peut-il évincer l’investissement privé ?

Le mécanisme est relativement clair sur le plan macroéconomique. Lorsque l’État finance ses grands projets par un recours accru à l’endettement, il entre en concurrence directe avec le secteur privé sur le marché des capitaux. Cela peut entraîner une hausse des taux d’intérêt ou une réorientation du crédit bancaire vers les projets publics, jugés moins risqués. Résultat : certaines entreprises privées voient leurs projets retardés, redimensionnés ou abandonnés faute de financement.

 

– Le contexte marocain est-il particulièrement propice à ce risque ?

Le Maroc présente une situation intermédiaire. D’un côté, le pays dispose d’un système bancaire relativement solide et d’une expérience dans le financement de grands projets d’infrastructures. De l’autre, l’investissement privé reste structurellement fragile et très sensible aux conditions de financement. Dans ce contexte, un choc d’investissement public massif, mal séquencé ou mal ciblé, pourrait effectivement accentuer les contraintes pesant sur le secteur privé.

 

– Peut-on néanmoins considérer ces investissements comme bénéfiques à long terme pour le secteur privé ?

Absolument, à condition qu’ils soient productifs. Lorsque l’investissement public améliore les infrastructures, la logistique, les transports ou l’attractivité territoriale, il peut au contraire stimuler l’investissement privé. On parle alors d’effet d’entraînement plutôt que d’éviction. La Coupe du Monde 2030 peut devenir un levier de compétitivité si les projets sont pensés dans une logique économique durable et non comme une dépense événementielle ponctuelle.

 

– Le recours aux partenariats public-privé peut-il limiter l’effet d’éviction ?

Les PPP constituent effectivement un outil central pour réduire la pression sur les finances publiques et limiter l’effet d’éviction. En associant le secteur privé au financement, à la construction et parfois à la gestion des infrastructures, l’État partage le risque et mobilise des ressources complémentaires. Toutefois, ces partenariats doivent être bien encadrés pour éviter les dérives budgétaires et garantir une répartition équilibrée des risques.

 

– Quel rôle joue la politique monétaire dans ce contexte ?

La coordination entre politique budgétaire et politique monétaire est essentielle. Si l’investissement public massif s’accompagne de tensions inflationnistes ou de déséquilibres macroéconomiques, la banque centrale peut être amenée à maintenir une politique monétaire restrictive, ce qui renforce le risque d’éviction. À l’inverse, une trajectoire budgétaire crédible et maîtrisée permet de préserver des conditions de financement favorables au secteur privé.

 

– Quels secteurs privés risquent d’être les plus touchés ?

Les secteurs les plus vulnérables sont généralement ceux qui dépendent fortement du crédit bancaire : les PME industrielles, le BTP hors grands projets publics, certaines activités de services et les entreprises innovantes. À l’inverse, les entreprises directement intégrées aux projets liés à la Coupe du Monde peuvent bénéficier d’un effet positif à court terme.

 

– En résumé, la Coupe du Monde 2030 est-elle une menace ou une opportunité pour l’investissement privé marocain ?

–  Elle peut être les deux. Si l’investissement public est excessif, mal ciblé ou mal financé, il risque de fragiliser l’investissement privé et de peser sur la croissance future. En revanche, s’il est sélectif, productif et accompagné de réformes structurelles la Coupe du Monde 2030 peut devenir un catalyseur de l’investissement privé et de la transformation économique du Maroc.

 

– Quel serait, selon vous, le principal enjeu macroéconomique à surveiller dans les prochaines années ?

Le principal enjeu sera l’équilibre entre ambition et soutenabilité. Le Maroc devra démontrer qu’il est capable de financer un événement mondial d’envergure tout en préservant la stabilité macroéconomique, la confiance des investisseurs et la dynamique de l’investissement privé. C’est à ce prix que la Coupe du Monde 2030 laissera un héritage économique positif.


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