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Cinéma / Oppenheimer: Le faux Prométhée

Abdelhak Najib Écrivain-journaliste


Réalisé par Christopher Nolan, avec en rôle-titre, Cillian Murphy, soutenu par une belle distribution allant de Robert Downey Jr à Matt Damon en passant par Gary Oldman, Emily Blunt, Rami Malek, Florence Pugh, Kenneth Branagh, Jason Clarke, Casey Affleck et autres Josh Hartnett…, cet opus, très attendu, depuis plus de deux ans, manque d’âme, de profondeur et de force.
La destruction de l’humanité a déjà commencé. Cette phrase restée en suspens, depuis le début du film, lors de ce bref échange entre Robert Oppenheimer et Albert Einstein, aurait pu servir de moteur pour les presque trois heures de film. Là, dans ces mots, pouvait tenir toute la trame de cet opus. Même, si Christopher Nolan (Interstellar, Inception, entre autres) en a fait l’ouverture et la clôture de son récit, entre les deux moments, les choses flottent, s’embrouillent, à l’image de cette double couleur qui sous-tend tout le propos, entre passages en noir et blanc et séquences en multicolore. A l’image également de ce va-et-vient haché, forcé entre flashbacks et instants présents. A l’image aussi de ces femmes qui traversent la vie de Robert Oppenheimer, sans y être vraiment, sauf que ce n’est pas là ce que le réalisateur voulait mettre en valeur, comme trait de caractère de son personnage, loin s’en faut. Au contraire, Christopher Nolan nous le présente comme un homme à femmes. Mais, même là, la profondeur manque. Nous restons constamment à la surface d’un homme qui est un abîme et que nous ne touchons que par à-coups et sur la façade. Sa vie intime n’est pas approfondie pas plus que ses idées et pensées, ses convictions les plus enracinées, sa manière de voir le monde, ses rapports aux autres, sa relation à ses propres variations, non plus. Pourtant, encore une fois, le réalisateur a la ferme intention de nous donner à voir un homme à plusieurs strates, difficile à saisir et déroutant. Mais il n’en est rien. Le traitement réservé au personnage flirte à peine avec la peau de ce personnage que l’histoire garde comme l’un des destins les plus étranges et les plus tragiques : être l’homme qui a donné naissance à la bombe atomique, n’a rien d’anodin. N’était la maîtrise, sobre, de Cillian Murphy, cet Oppenheimer aurait été insipide tant il est lisse, sans reliefs, sans contours, sans crevasses ni ardeur aucune. Il n’est pas froid non plus. Ce n’est pas là le physicien qui va mettre sur pied la première bombe à destruction apocalyptique et qui reste de marbre face à l’horreur qu’il crée. Non, c’est un homme presque effacé, presque opportuniste, presque lâche, presque minable. Tout le contraire de ce que le réalisateur veut nous présenter.
Ceci pour le protagoniste principal, pour celui qui incarne le pivot de ce film. Maintenant, qu’en est-il de la trame, du traitement, du sujet, qui est aussi énorme qu’une bombe H, aussi intense que la fin de l’humanité ? Nous n’y sommes pas, là non plus. Le réalisateur passe presque trois longues heures à nous faire passer d’un registre à l’autre, d’un témoin à l’autre, d’un accusateur à l’autre, sur fond d’inclinations communistes de son Oppenheimer. Étrange ! Comme si l’actualité du monde aujourd’hui a forcé Christopher Nolan à être encore plus politiquement correct qu’il ne l’est parfois. Conflit avec la Russie, bras de fer avec la Chine, nouvel ordre mondial qui se dessine, la thèse de l’Amérique qui doit savoir comment appréhender ses esprits les plus ingénieux face aux menaces venues de cette lointaine Asie, l’emporte sur l’humain en cet homme. Autant de temps pour nous faire suivre, de façon brouillonne, il faut le souligner, si Oppenheimer était sympathisant communiste ou communiste tout court. Traître ? Non, mais presque. Mais, il a tout de même fabriqué l’arme fatale qui a plongé le monde dans la peur d’un probable holocauste nucléaire. Alors, suivant le point de vue de Christopher Nolan, on se pose cette question, somme toute, légitime : Robert Oppenheimer a-t-il mis sur pied la bombe atomique pour imposer une paix par la destruction ? Ou a-t-il doté l’Amérique d’une arme de destruction massive pour ouvrir la boîte de Pandore et pousser les autres forces, notamment les Soviétiques, à s’en doter ? Cette interrogation, bien que subsidiaire au vu de l’importance du personnage de Oppenheimer, aurait pu constituer l’ossature de ce film et lui donner du relief. Mais, là, non plus, le réalisateur n’en a pas fait son nœud gordien pour nous faire plonger dans les méandres idéologiques de son personnage. On en sort avec l’idée simpliste que le physicien était un peu communiste (mais on ne sait pas exactement ce que cela veut bien vouloir dire), que sa femme l’avait été aussi, que sa maîtresse l’était également et que l’acharnement du gouvernement à vouloir le briser par cette vérité est plus important que la naissance de la bombe, que plonger le monde dans le chaos nucléaire, qu’ouvrir la voie devant le surarmement entre les grandes puissances allant jusqu’à la solution finale, puisque, en filigrane, Christopher Nolan, nous répète que Oppenheimer voulait priver les Nazis de la bombe et en finir avec la barbarie du IIIème Reich en en créant une autre, plus dévastatrice, plus extrême, le fascisme de la bombe, la dictature du nucléaire.
Face à un tel traitement, on se pose une autre question : qui était réellement Oppenheimer ? Était-il un idéaliste ? Était-il un sous-fifre à la solde d’un général à qui l’on a confié le projet Manhattan ? Avait-il l’envergure de tous les autres scientifiques de son époque, que l’on aperçoit d’ailleurs dans le film, comme Niels Bohr, Werner Heisenberg, Max Born et Albert Einstein ? Cet homme, qui lors d’une entrevue avec le président Harry Truman, lui dit : «J’ai l’impression d’avoir du sang sur les mains» avant de se faire presque éjecter du bureau ovale, avec cette phrase en guise d’au revoir : «Je ne veux plus revoir cette mauviette», a-t-il vraiment pris la pleine mesure de ce qu’il avait fait ? Car, au-delà de toutes les autres considérations, sujettes à caution, le sort était bel et bien scellé avant le largage de la bombe sur les deux villes japonaises. La guerre était soldée par la défaite de Hitler et de son axe, et les alliés avaient déjà fait le travail. D’où l’intérêt d’un tel film sur Oppenheimer, sur la bombe, sur l’apocalypse annoncée, sur la tragédie d’un homme qui a changé la face de la terre et qui a condamné l’humanité, tôt ou tard, à l’autodestruction.  En lieu et place d’une telle réflexion sur le thème de l’horreur humaine, de la volonté irrépressible de voir le mal incarné en flammes et en ondes de choc, de raconter le récit saisissant d’effroi d’un homme qui est allé au bout de la négation de  sa propre humanité, Christopher Nolan nous sert un opus alambiqué sur une obsession américaine (en surface) nommée : la peur des rouges, avec cette bizarre inclination à nous dire de façon subliminale que la bombe pourrait encore exploser si les intérêts des grandes puissances l’imposent.
Maigre consolation face au destin d’un homme à part dans l’histoire de la science humaine, qui aurait pu donner corps à un récit filmique d’une incommensurable profondeur. Un autre argument pour se convaincre que Christopher Nolan est un bon théoricien du cinéma quand il se penche sur les questions du Temps et de l’espace, mais quand il est question de creuser dans les tréfonds des hommes, la sainte Amérique semble imposer la ligne directrice à suivre.

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