[ after header ] [ Mobile ]

[ after header ] [ Mobile ]

BRICS-G7 : le choix stratégique du Maroc

Le sommet des BRICS à New Delhi a confirmé la progression économique du groupe, mais aussi ses profondes divergences politiques. Face à un G7 encore dominant dans la finance mondiale, les BRICS ne constituent ni une alliance militaire ni un ensemble économique intégré. Pour le Maroc, cette rivalité impose moins de choisir un camp que de renforcer son autonomie énergétique, industrielle et financière.

Par Mohammed Taoufiq Bennani


La comparaison entre les BRICS et le G7 repose sur une réalité économique, mais elle devient trompeuse lorsqu’elle laisse croire à l’affrontement de deux alliances comparables. Le G7 rassemble des économies développées liées par des intérêts politiques, financiers et stratégiques largement convergents. Les BRICS réunissent, eux, 10 pays dont les régimes, les alliances, les niveaux de développement et les priorités internationales diffèrent fortement.

Le sommet tenu à New Delhi les 12 et 13 septembre a encore illustré cette distinction. La déclaration finale, longue de 140 paragraphes, a exprimé une profonde inquiétude face à l’escalade au Moyen-Orient et appelé à la retenue, au dialogue et à la diplomatie. Elle a toutefois évité de désigner clairement les protagonistes de la guerre impliquant l’Iran, les États-Unis et leurs alliés. Le texte n’a pas davantage placé la guerre en Ukraine au centre de ses conclusions, alors que la Russie constitue l’un des membres fondateurs du groupe.

Cette prudence ne relève pas d’un simple exercice diplomatique. Elle traduit la nature même des BRICS. L’Iran et les Émirats arabes unis siègent dans la même organisation malgré leurs divergences régionales. L’Inde entretient des relations stratégiques avec les États-Unis, importe du pétrole russe, développe sa coopération avec Israël et maintient ses échanges avec Téhéran. La Chine soutient la Russie sur plusieurs dossiers internationaux, tout en veillant à préserver ses relations commerciales avec l’Europe et les États-Unis.

Les BRICS fonctionnent ainsi comme une enceinte de coordination entre puissances qui veulent réduire leur dépendance envers les institutions dominées par l’Occident. Ils ne disposent ni d’une politique étrangère commune, ni d’une défense collective, ni d’un marché unique. Chaque membre utilise le groupe pour augmenter sa marge de négociation sans abandonner ses propres alliances.

Cette logique explique pourquoi l’Inde refuse de choisir entre Washington, Moscou et Téhéran. New Delhi ne cherche pas à rejoindre un camp exclusif. Elle défend sa sécurité énergétique, ses exportations, son accès aux technologies occidentales et son statut de grande puissance asiatique. Ses achats de pétrole russe répondent à un intérêt économique, tandis que ses relations avec les États-Unis servent ses ambitions industrielles et sa stratégie face à la Chine.

Les BRICS constituent donc moins une alliance qu’un instrument collectif d’autonomie. Leur cohésion apparaît lorsqu’il s’agit de réclamer une réforme des institutions internationales, une représentation accrue des pays émergents ou une utilisation plus importante des monnaies nationales. Elle devient beaucoup plus fragile dès que les intérêts sécuritaires de leurs membres s’opposent.

Le G7 présente une configuration différente. Il ne possède pas lui-même de traité constitutif ni de secrétariat permanent, mais ses membres évoluent dans un environnement institutionnel beaucoup plus intégré. Les États-Unis, le Canada, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni et le Japon sont reliés par des alliances de sécurité, des marchés financiers développés et des institutions comme l’Organisation de coopération et de développement économiques. Plusieurs appartiennent également à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, tandis que les pays européens du groupe partagent les règles de l’Union européenne.

Des désaccords persistent sur le commerce, l’énergie, les dépenses militaires ou les relations avec la Chine. Ils n’empêchent pas une coordination politique plus structurée que celle des BRICS. Le G7 conserve surtout une capacité d’action financière que la comparaison des produits intérieurs bruts ne suffit pas à mesurer.

Les BRICS représentent désormais près de la moitié de la population mondiale et environ 40% de l’économie mondiale lorsqu’elle est calculée en parité de pouvoir d’achat. Ce poids repose largement sur la Chine et l’Inde. En valeur nominale, qui détermine davantage la puissance financière, la capacité d’investissement international et le poids des marchés de capitaux, l’avantage demeure du côté des économies du G7.

Le dollar représentait encore 56,77% des réserves de change mondiales déclarées à la fin de 2025, contre moins de 2% pour le renminbi chinois. Les banques occidentales, les places financières américaines et européennes, les systèmes de paiement et les agences de notation continuent également d’occuper une position centrale. Une grande partie du commerce international, y compris celui réalisé entre pays émergents, reste facturée ou financée en dollars.

La Nouvelle Banque de développement créée par les BRICS constitue une réalisation concrète. Elle finance des infrastructures et cherche à accorder une place croissante aux monnaies locales. Elle ne possède toutefois ni la puissance financière de la Banque mondiale, ni celle des grandes banques multilatérales et des marchés occidentaux réunis.

La création d’une monnaie commune des BRICS demeure encore plus lointaine. Elle exigerait une coordination monétaire, des règles budgétaires partagées, une banque centrale ou une autorité commune ainsi qu’un degré élevé de confiance politique. Ces conditions ne sont pas réunies. La déclaration de New Delhi n’a d’ailleurs annoncé aucune monnaie commune et n’a pas fait de la dédollarisation son principal objectif. La tendance la plus réaliste concerne l’augmentation des règlements bilatéraux en monnaies nationales et le développement de circuits de paiement capables de réduire l’exposition aux sanctions américaines.

La Chine occupe une place centrale dans cette évolution. Son objectif consiste à sécuriser ses approvisionnements, ses débouchés industriels et ses routes commerciales. Ses appels à la paix dans le Golfe répondent directement à cette nécessité. Pékin est le premier acheteur du pétrole iranien et dépend fortement des importations énergétiques transitant par des passages maritimes sensibles.

La stabilité du détroit d’Ormuz, de Bab el-Mandeb, de Malacca et des routes reliant l’Asie à l’Europe représente un intérêt vital pour l’économie chinoise. La Chine privilégie donc le multilatéralisme et les partenariats multiples, tout en refusant généralement les engagements militaires comparables à ceux contractés par les États-Unis auprès de leurs alliés.

Cette position ne signifie pas que Pékin renonce au leadership. La Chine défend un ordre international dans lequel les États-Unis ne disposeraient plus du même pouvoir de fixation des règles, des normes et des sanctions. Elle cherche cependant à exercer cette influence en combinant commerce, financement, infrastructures, technologies et présence diplomatique plutôt qu’en reproduisant exactement le système d’alliances occidental.

La compétition sino-américaine dépasse ainsi la seule question énergétique. Elle porte sur les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les minerais critiques, les capacités électriques, les réseaux numériques et le contrôle des données. Les centres de données consomment des quantités croissantes d’électricité, mais cette évolution ne permet pas de réduire les guerres actuelles à une bataille pour l’énergie. La puissance technologique dépend aussi de la recherche, des compétences, des équipements avancés et de la capacité à financer des investissements considérables.

L’Afrique se trouve au centre de cette compétition par ses ressources, sa démographie et ses besoins en infrastructures. L’âge moyen très faible de sa population lui offre un potentiel de consommation et de production considérable. Ce potentiel ne se transforme cependant pas automatiquement en croissance. Il dépend de la formation, des transports, de l’accès à l’électricité, de l’industrialisation et du financement.

Présenter les BRICS comme représentant 70% de la population mondiale serait inexact. Leurs 10 membres en rassemblent près de la moitié. Leur poids démographique demeure exceptionnel, mais il masque de grands écarts de revenu et de productivité. La Chine et l’Inde concentrent une part déterminante de leur production, tandis que plusieurs membres restent dépendants des exportations de matières premières.

Pour le Maroc, la première conséquence de cette recomposition est énergétique. Le Royaume importe l’essentiel de ses besoins en hydrocarbures. La hausse du pétrole provoquée par la guerre autour de l’Iran alourdit la facture extérieure, renchérit les coûts de transport et pèse sur les entreprises comme sur les ménages. Elle peut également augmenter les dépenses publiques liées au soutien de certains produits énergétiques.

Le risque monétaire doit toutefois être présenté avec précision. Une hausse durable de la facture énergétique peut détériorer le déficit commercial, alimenter l’inflation importée et accroître la demande de devises. Elle n’entraîne pas mécaniquement un effondrement du dirham. La monnaie marocaine évolue dans une bande de fluctuation autour d’un cours de référence fondé sur un panier composé à 60% de l’euro et à 40% du dollar. Les réserves de change, les recettes touristiques, les transferts des Marocains résidant à l’étranger et les exportations contribuent à amortir les chocs.

Le débat sur la Samir retrouve dans ce contexte une dimension stratégique. Avant son arrêt en 2015, la raffinerie de Mohammedia disposait d’une capacité pouvant atteindre environ 200.000 barils par jour. Sa remise en activité ne soustrairait pas le Maroc aux fluctuations internationales puisque le pétrole brut resterait importé. Une raffinerie nationale pourrait en revanche renforcer les capacités de stockage, diversifier les approvisionnements et maintenir une activité industrielle de raffinage dans le Royaume. Sa relance exige néanmoins une évaluation rigoureuse de sa viabilité financière, de ses besoins de modernisation et des normes environnementales applicables.

La deuxième conséquence concerne le positionnement industriel du Maroc. Le Royaume entretient des relations commerciales et stratégiques étroites avec l’Union européenne et les États-Unis, tout en accueillant des investissements chinois importants. La filière des batteries électriques offre l’exemple le plus visible de cette politique. Le projet porté par Gotion High-Tech dans la région de Kénitra représente un investissement initial d’environ 12,8 milliards de dirhams et doit produire des batteries destinées notamment au marché européen.

Cette implantation montre que le Maroc peut devenir un point de rencontre entre capitaux chinois, financements multilatéraux, compétences locales et débouchés occidentaux. Elle l’expose aussi aux tensions commerciales entre Bruxelles et Pékin. Pour préserver son avantage, le Royaume devra démontrer que les produits exportés depuis son territoire résultent d’une véritable transformation industrielle, d’emplois locaux et d’une intégration croissante des fournisseurs marocains.

Le Maroc dispose également d’atouts dans les phosphates, les engrais, les énergies renouvelables, l’hydrogène vert, l’automobile et la logistique portuaire. Tanger Med, les accords de libre-échange et l’accès au marché africain renforcent son rôle de plateforme industrielle. Ces avantages prennent davantage de valeur lorsque les grandes puissances cherchent à rapprocher leurs chaînes de production des marchés européens et africains.

La rivalité entre le G7 et les BRICS crée donc des possibilités, mais elle augmente aussi les exigences. Le Maroc ne peut se limiter à accueillir les investissements motivés par le contournement des barrières commerciales. Il doit obtenir des transferts de compétences, augmenter le contenu local, sécuriser ses approvisionnements et préserver l’accès à ses principaux marchés.

Sur le plan géopolitique, Rabat reste attentif au comportement de l’Iran. Le Maroc avait rompu ses relations diplomatiques avec Téhéran en 2018 en accusant le Hezbollah, avec l’appui de l’ambassade iranienne à Alger, d’avoir soutenu le Polisario. L’Iran et le Hezbollah avaient rejeté ces accusations. L’affaiblissement ou le renforcement de Téhéran peut donc être analysé à Rabat sous l’angle du dossier du Sahara, mais cette dimension ne compense pas les effets économiques négatifs d’une guerre prolongée.

La stratégie marocaine ne consiste pas à reproduire l’équilibre recherché par l’Inde ou la Chine. Le Royaume possède ses propres engagements, notamment avec les États-Unis, l’Europe, les pays du Golfe et ses partenaires africains. Il peut néanmoins appliquer une logique comparable d’autonomie stratégique en diversifiant ses fournisseurs, ses investisseurs, ses débouchés et ses sources d’énergie.

New Delhi a finalement montré les limites autant que l’utilité des BRICS. Le groupe peut coordonner des intérêts et réduire certaines dépendances. Il ne dispose pas encore de la cohésion nécessaire pour remplacer le G7 ou imposer un ordre monétaire concurrent. Pour le Maroc, l’enjeu se situe ailleurs : convertir la rivalité des puissances en capacités industrielles, protéger l’économie contre les chocs énergétiques et conserver une liberté de décision fondée sur des partenariats multiples.


À lire aussi
[ Footer Ads ] [ Desktop ]

[ Footer Ads ] [ Desktop ]