Bouano, la dénonciation comme stratégie
Par Yassine Andaloussi
Ahmed Bouano, président du groupe parlementaire du Parti de la Justice et du Développement, a récemment marqué la scène politique par une sortie médiatique distinguée à l’encontre du chef du gouvernement, Aziz Akhannouch. Cette intervention s’inscrit dans la posture assumée du PJD en tant que principale force d’opposition parlementaire, cherchant à reconquérir un espace politique après sa lourde défaite électorale. Ancrée dans une idéologie conservatrice de droite, la prise de parole de Bouano repose avant tout sur une critique frontale du fonctionnement actuel de l’Exécutif et du rapport qu’il entretient avec les institutions.
Au centre des accusations figure l’absentéisme répété du chef du gouvernement au Parlement. Ahmed Bouano reproche à Aziz Akhannouch de se soustraire aux séances de questions orales et écrites, privant ainsi les députés de leur rôle constitutionnel de contrôle de l’action gouvernementale. Pour le président du groupe PJD, ce comportement constitue une entorse manifeste à la Constitution, laquelle consacre la responsabilité du gouvernement devant le Parlement. En évitant ces rendez-vous institutionnels, le chef du gouvernement affaiblirait, selon lui, non seulement la crédibilité de l’Exécutif, mais aussi la centralité du débat démocratique.
Afin de rendre son message plus accessible et plus percutant, Bouano a eu recours à une métaphore imagée, comparant la trajectoire politique d’Aziz Akhannouch à une autoroute menant inévitablement à un péage. Selon lui, le chef du gouvernement multiplie les sorties avant d’assumer ses responsabilités, mais finira par « payer à la sortie ». Cette analogie, largement reprise par les militants du PJD, traduit une promesse politique claire : celle d’une future reddition des comptes, qu’elle soit politique ou institutionnelle.
Dans la même logique, Ahmed Bouano affirme qu’il est impossible de constater des dysfonctionnements tout en restant dans l’inertie. Il met en garde contre une posture attentiste qui conduirait le pays à une impasse, symbolisée par « un mur » contre lequel l’action publique finirait par se heurter. Cette rhétorique vise à dénoncer ce qu’il considère comme une absence de cap politique clair et une gestion technocratique déconnectée des réalités sociales.
Le responsable du PJD a également évoqué des manœuvres administratives qu’il estime destinées à contenir, voire à neutraliser, son parti. Selon lui, le PJD ferait face à des entraves institutionnelles dans un contexte où la majorité parlementaire adopterait une stratégie du silence, évitant tout débat de fond. Cette lecture alimente le récit d’un parti marginalisé mais résistant, cherchant à se repositionner comme voix critique face à une majorité jugée hégémonique.
Sur le terrain économique, Ahmed Bouano a renforcé son argumentaire en s’appuyant sur un rapport du Conseil de la concurrence portant sur le marché des volailles. Ce document met en évidence la domination de trois grands acteurs économiques sur le secteur, une concentration qui, selon Bouano, fausse les règles du marché et pénalise directement les consommateurs. Il souligne que les prix pratiqués restent excessifs, alors même que l’État subventionne le secteur, ce qui pose la question de l’efficacité et de la finalité de ces aides publiques.
Pour le PJD, cette situation illustre une dérive plus large : celle d’un système économique où le pouvoir est concentré entre les mains de quelques acteurs influents, au détriment de la concurrence, du pouvoir d’achat et de l’intérêt général. En liant cette problématique économique à la responsabilité politique du chef du gouvernement, Bouano cherche à installer l’idée d’une confusion entre pouvoir économique et pouvoir exécutif.
Cette sortie médiatique, prononcée devant les militants et sympathisants du PJD, poursuit plusieurs objectifs. Elle vise d’abord à mobiliser la base du parti autour d’un discours de dénonciation des « dérives » institutionnelles et économiques. Elle cherche ensuite à séduire un électorat plus large, sensible aux questions de cherté de la vie, de justice économique et de reddition des comptes. Enfin, elle tente de redonner au PJD une visibilité politique, en occupant le terrain de l’opposition frontale.
Toutefois, au-delà de la vigueur du discours, une faiblesse majeure apparaît : l’absence d’alternative politique clairement formulée. Ahmed Bouano n’a ni détaillé la manière dont le PJD aurait gouverné différemment, ni présenté un programme économique ou social susceptible de répondre concrètement aux difficultés dénoncées. Aucun mécanisme précis de régulation des marchés, aucune réforme institutionnelle, aucun calendrier politique n’ont été avancés.
Or, si la critique est un exercice légitime et nécessaire dans toute démocratie, elle ne saurait, à elle seule, constituer un projet politique. Mettre en avant les dérives, dénoncer les abus et adopter un discours populaire peuvent créer un écho momentané. Mais sans vision structurée ni propositions concrètes, le risque est grand de réduire l’opposition à une posture protestataire.
Dans un contexte marqué par une défiance croissante envers la classe politique, les électeurs attendent davantage qu’un simple réquisitoire. Ils attendent une alternative crédible, un récit de gouvernance et des solutions applicables. À défaut, le PJD pourrait peiner à transformer la critique en dynamique électorale durable. La sortie d’Ahmed Bouano illustre ainsi une opposition déterminée et audible, mais encore en quête d’un projet capable de dépasser le seul registre de la dénonciation.
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