Benkirane / Akhannouch : Le duel des légitimités
L’ancien secrétaire général du Parti de la Justice et du Développement (PJD), Abdelilah Benkirane a visiblement cherché à impressionner pour marquer son retour sur la scène politique. Il a alors sauté sur la première occasion qui se présentait à lui : le Congrès national de la jeunesse Pjdiste, tenu le week-end dernier à Rabat. « Si le peuple veut que Benkirane revienne, il reviendra ».
C’est avec cette antienne césarienne que Abdelilah Benkirane, ancien secrétaire général du PJD mais leader incontesté du pati, a introduit son allocution lors du Congrès national de la Jeunesse du parti islamiste, tenu le week-end dernier à Rabat. Avec un ton qu’il a voulu ostensiblement vigoureux et péremptoire, il a adressé des messages, on ne peut plus clairs, destinés notamment à la plus haute autorité du pays.
Benkirane a pris, de temps à autre, la posture d’une calme autorité digne d’un leader charismatique accroché à la légitimité qu’il estime avoir obtenue dans les isoloirs. Toute cette mise en scène fut mise en oeuvre pour faire face à une jeunesse acquise d’avance à sa cause et dont il exacerbe facilement les sentiments grâce à ses qualités tribunitiennes.
Revenant sur les dernières déclarations du Président du Rassemblement national des indépendants (RNI), Aziz Akhannouch, qui avait affirmé que son parti allait remporter les prochaines législatives de 2021, Benkirane a tancé le patron de la colombe en faisant usage de la moqurie : « Qu’il (Akhannouch, NDLR) dévoile la voyante qui lui a prédit prématurément qu’il sera vainqueur! ».
Des applaudissements nourris fusent, et Benkirane, galvanisé par l’enthousiasme qu’il venait de susciter, de poursuivre toujours dans l’ironie : « D’où tient-il cette garantie? Et qui l’a rassuré ? (…) veu-t-il répéter l’expérience échouée d’un certain parti? (Le PAM,NDLR) ». Benkirane ne s’arrête pas là et cite nommément le patron du RNI et s’adresse à lui sentencieux : « Monsieur Aziz, si vous voulez gagner, il faut travailler! Mais n’essayez pas de nous faire peur, nous ne craignons personne ».
L’ancien chef du gouvernement rappelle par la suite à Akhannouch leur « ancienne bonne relation avant le blocage gouvernemental » avant de le mettre en garde: « Je n’ai rien contre toi, mais je veux te rappeler que la collusion entre l’argent et le pouvoir politique est un danger pour l’État ».
Benkirane en parfait polititicien fait carrément l’impasse sur la longue période au cours de laquelle, et en dépit de quelques déboires, il n’a cessé de tresser des lauriers au jeune ministre et industriel accompli.
Personne n’oublie cette évaluation suprême au coeur de la crise qui éclata autour de la gestion du fonds pour le développement rural: » Aziz Akhannouch est le meilleur de mes ministres » avait-t-il déclaré face aux caméras de la télévision.
Il est révolu le temps où Abdelilah Benkirane mettait de la diplomatie et de l’entregent dans ses relations avec les femmes et les hommes différents de lui ? En tout cas, après avoir glissé dans un costume de Premier ministre, on attendait certes de sa part de l’habileté, de l’honnêteté, de la politesse voire de la bienveillance, mais point de délicatesse de galanterie ou de courtoisie.
L’impétrant sest révélé particulièrement talentueux au gouvernement et au sein de son parti sur les registres de la complaisance de la gentillesse et de l’aménité. En un mot comme en dix Benkirane a prouvé qu’il était un vrai animal politique. Mais le voilà qui change de posture et n’hésite pas à s’emparer d’un thème qui a fait le bonheur de tous les politiciens sincères er démagogues.
Il s’agit de la fameuse » relation incestueuse entre la politique et l’argent. » En exhibant cette nouvelle arme, le leader escamote ostensiblement de rappeler que la fortune de certaines familles marocaines dont celle des Akhannouch est expurgée de toutes sortes d’impuretés.
Nous sommes monarchistes Mais pas des makhzaniens
Dans cette même ambiance où il s’exprimait, l’homme a livré des informations fraiches en rapport avec ce visage qu’il dévoilait à l’occasion de son retour. Au cours de ce même discours, Abdelilah Benkirane est revenu sur le rapport de son parti avec le Palais: « Ma position visà-vis du roi n’a pas changé (…) sa position (vis-à-vis du PJD) dépend de lui et de Dieu, mais ce que Sidna doit savoir, c’est que ce parti est fidèle à la monarchie (…) Mais permettez-moi de vous dire : nous sommes monarchistes oui! Mais pas des makhzaniens ».
« Un de ces jours Sidna m’a demandé: Ssi Benkirane promets moi de ne me dire que la vérité. Je le confirme j’ai toujours eu le courage de ne lui dire que la vérité, et il faut que nos frères continuent aujourd’hui à dire la vérité même au détriment des postes », rappelle Benkirane aux dirigeants de son parti au gouvernement.
Quelques jours avant la tenue du Congrès national, la jeunesse du PJD prévoyait un hommage à son ancien secrétaire général, avant que Abdelilah Benkirane ne rejette catégoriquement cette initiative. Dans des déclarations à la presse avant le début du Congrès, l’ancien chef du gouvernement a expliqué brièvement les raisons de son refus: « Je n’ai pas encore pris ma retraite politique et je ne suis pas mort pour que l’on me rende hommage ».
Benkirane ne perd pas le nord
Droit dans ses bottes, Benkirane scrute l’avenir politique de son parti et identifie la menace qui se dessine à l’horizon des prochaines élections. Il est conscient que la parade de ses adversaires conglomérés autour de Aziz Akhannouch va lui poser problème.
L’éparpillement de ces partis et leur manque d’épaisseur sont des points faibles qu’un manager de la dimension d’Akhannouch est capable de transformer en redoutable force électorale.
Évidemment l’ancien chef de gouvernement sait qu’il n’y a pas lieu de comparer un Aziz Akhannouch à un Ilyas El Omari. Si à l’encontre de ce dernier il a proféré des accusations graves lui reprochant notamment l’usage de l’argent sale, il ne saurait se comporter pareillement avec Akhannouch. Car il se couvrirait de ridicule.
Au fond Benkirane est conscient que Akhannouch et lui sont deux hommes qui évoluent sur la scène politique nationale en se prévalent d’une qualité égalitairement partagée : la crédibilité. Abdelilah Benkirane et Aziz Akhannouch sont deux hommes qui tirent leur légitimité de leur parcours et s’en servent chacun à sa guise.
Le premier est respecté pour avoir tourné le dos à la fortune en empruntant, contrairement à certains membres de sa famille, le chemin hardu de la politique pour se faire un nom dans la société. Le second est respecté pour des considérations opposées. L’homme fait partie de cette catégorie d’hommes qui ont, par filiation et par qualité intrinsèque, fait l’argent et non qu’ils ont été faits par l’argent.
C’est pourquoi dès qu’il y a le début d’une bagarre entre ces deux chefs de partis, une certaine gêne s’installe dans les esprits lucides qui les trouvent plutôt complémentaires.
Car ces observateurs sont convaincus qu’une grande partie de la société marocaine a besoin, pour son équilibre, des deux dicours: l’un moralisateur et quoique moyennement managérial a réussi à marcher dans le sillage d’un roi bâtisseur et en quête permanente de l’efficacité qu’il retrouve davantage chez les profils recherchés par l’entreprise performante.
Quant au discours d’Akhannouch il sinscrit dans la modernité et dans l’avenir. Comme il vient de le faire le weekend dernier à Paris en appelant à lançer « une révolution digitale au profit du génie marocain. »
Devant près de 500 personnes venues d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Asie et d’Afrique, M. Aziz Akhannouch, a insisté sur l’importance d’assurer un meilleur avenir aux jeunes sans diplômes ni qualifications reconnues ainsi que pour les marocains sans emploi ou en situation précaire.
Pour M. Akhannouch, le but serait de lancer une réelle révolution digitale en associant l’ingénierie de la débrouillardise et le génie marocain aux nouvelles technologies.
M.Akhannouch a également indiqué que beaucoup de marocains ont un savoir-faire latent, encore peu reconnu et a proposé dans ce sens de regrouper un grand nombre de services allant des soins à domicile aux séances d’e-learning, en passant par la plomberie et la menuiserie ou encore la relation entre voyageurs et guides.
Pour ce faire, le RNI propose de s’appuyer sur des acteurs de la société civile et des startups innovantes, à même d’accompagner, en réseau digital, un tissu de travailleurs indépendants. Il arrive à Mr Benkirane de faire des propositions débarrassées de la conotation religieuse. Mais des militants-relais s’en emparent pour les défigurer en parfait Mollahs.
Suivez les dernières actualités de Laverite sur Google news