Batteries électriques : Le Maroc transforme son manganèse en puissance industrielle

Par Fayçal El Amrani
Le Maroc accélère sa transition vers une souveraineté industrielle dans le secteur stratégique des batteries électriques. Avec l’entrée en service de la première usine de production de matériaux de cathodes à Jorf Lasfar, le pays franchit une étape déterminante dans sa montée en gamme. Ce complexe de nouvelle génération, déployé sur une superficie de 200 hectares, résulte du partenariat entre le fonds d’investissement marocain Al Mada et le géant chinois CNGR Advanced Materials, réunis au sein de la coentreprise COBCO. L’usine ambitionne de produire à terme jusqu’à 120 000 tonnes de précurseurs NMC (Nickel-Manganèse-Cobalt) et 60 000 tonnes de matériaux LFP (Lithium-Fer-Phosphate) par an, soit l’équivalent de 70 GWh de capacité batteries, de quoi équiper un million de véhicules électriques par an. Cet objectif place d’emblée le Maroc dans le peloton de tête des pays émergents engagés dans la course aux chaînes de valeur critiques de l’électrification mondiale.
Ce virage industriel repose sur une ressource minière longtemps sous-exploitée : le manganèse marocain. Exploité notamment dans la région d’Imini, ce métal stratégique entre désormais dans un processus de valorisation locale, en intégrant directement les chaînes de fabrication de matériaux actifs pour batteries. Cette transformation ne se limite plus à l’exportation de minerais bruts, mais s’inscrit dans une logique de production à haute valeur ajoutée, à destination de marchés européens, américains et asiatiques. L’enjeu n’est pas uniquement économique. Il est aussi technologique, environnemental et géopolitique, dans un contexte où les grandes puissances cherchent à sécuriser leurs approvisionnements tout en réduisant leur dépendance aux circuits asiatiques. Le Maroc se positionne ainsi comme une alternative crédible, dotée à la fois de ressources, d’infrastructures industrielles et d’accords de libre-échange facilitant l’accès aux grands marchés.
L’usine de Jorf Lasfar, dont la première phase a été officiellement lancée à la fin du mois de juin, bénéficiera d’un approvisionnement en énergies renouvelables à partir de 2026, selon ses promoteurs. Le choix du site, situé à proximité immédiate du plus grand port minéralier d’Afrique, renforce la dimension logistique et exportatrice du projet. Ce pôle industriel s’intègre dans un écosystème plus large, en cours de structuration, avec notamment l’implantation à Tanger du groupe chinois BTR, spécialiste mondial des anodes et des cathodes, et le développement par Managem d’une usine de sulfate de cobalt à Guemassa. Ce dernier projet, couplé à un contrat pluriannuel avec Renault pour la fourniture de cobalt traçable et décarboné, complète le dispositif national en matière de composants stratégiques pour batteries.
À travers ces projets, le Maroc entend transformer son statut de plateforme d’assemblage automobile en une véritable base technologique capable de produire localement les composants les plus critiques du véhicule électrique. Cette ambition s’appuie sur des fondamentaux solides : des réserves de cobalt, de manganèse, de nickel et de phosphate, une stratégie industrielle offensive, une stabilité politique recherchée par les investisseurs, et des infrastructures performantes. À cela s’ajoute l’attractivité croissante du pays auprès des groupes asiatiques, en quête de diversification géographique de leurs bases de production dans un contexte de tensions commerciales et de relocalisations ciblées.
Le contexte international rend cette dynamique d’autant plus pertinente. Alors que l’Union européenne interdira la vente de véhicules thermiques neufs dès 2035 et que les États-Unis déploient un arsenal fiscal inédit pour soutenir les filières locales via l’Inflation Reduction Act, les industriels sont à la recherche de partenaires stables, compétitifs et proches des marchés finaux. Le Maroc, avec sa double façade maritime, ses accords de libre-échange et sa proximité avec l’Europe, coche de plus en plus de cases. À l’image du complexe COBCO, qui marque un premier pas vers une autonomie industrielle nationale dans un secteur jusqu’ici dominé par les grandes puissances asiatiques, c’est toute une stratégie de montée en puissance qui se déploie, orientée vers la création d’emplois qualifiés, le transfert de technologies et la sécurisation des chaînes d’approvisionnement.
Si les défis restent nombreux, notamment en matière de normes environnementales, de gestion des ressources hydriques et de gouvernance minière, le Royaume assume pleinement sa volonté de s’imposer comme un acteur intégré et responsable dans l’industrie mondiale des batteries. Le manganèse, longtemps relégué aux marges de l’économie extractive, devient ainsi un levier stratégique d’un Maroc industriel, tourné vers l’avenir.

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