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Barrages : le retour d’une abondance hydraulique qui redessine l’équation nationale

Le chiffre marque un basculement. Depuis le début de l’année hydrologique en septembre 2025, les apports cumulés aux barrages ont atteint 12,17 milliards de mètres cubes, soit un niveau supérieur de 134 % à la moyenne saisonnière habituelle. Depuis le 11 janvier seul, près de 8,82 milliards de mètres cubes ont été enregistrés, un volume qui dépasse à lui seul plusieurs années hydrologiques complètes observées durant la période de sécheresse.

Par Hamza Abdelouaret


Au 11 février 2026, le volume effectivement stocké dans les retenues nationales s’élève à 11,62 milliards de mètres cubes, portant le taux de remplissage à 69,35 %, un niveau inédit depuis 2018. À la même période en 2025, le pays ne disposait que de 4,652 milliards de mètres cubes, avec un taux de remplissage limité à 27,62 %. L’écart annuel dépasse ainsi 7 milliards de mètres cubes.

Ce retour à un niveau comparable aux meilleures années de la dernière décennie n’est pas un simple indicateur météorologique. Il constitue un tournant stratégique dans un pays qui sort de plusieurs années de tension hydrique aiguë. La capacité normale totale des barrages avoisine 16,76 milliards de mètres cubes. Approcher les 12 milliards redonne à l’État une marge d’action substantielle sur trois fronts décisifs : l’eau potable, l’agriculture irriguée et la stabilisation des nappes souterraines.

La recharge actuelle est portée par les grands ouvrages structurants du Nord et du Centre. Al Wahda dépasse 3,31 milliards de mètres cubes et frôle 94 % de remplissage. Idriss Ier s’approche des 90 %. Dar Khrofa franchit 95 %. Dans le même bassin du Loukkos, Oued Al Makhazine a lui aussi approché, et par moments dépassé, sa capacité normale, imposant des opérations de régulation et de déversement contrôlé afin de préserver la sécurité hydraulique. Ahmed Al Hansali, Bin El Ouidane et Al Massira, situés dans le bassin de l’Oum Er-Rbia, enregistrent également des hausses sensibles, confirmant que la recharge concerne à la fois le Nord excédentaire et le Centre du pays. Trente et un barrages affichent désormais un taux de remplissage supérieur à 80 %, confirmant le caractère généralisé de la recharge hydraulique.

Pour autant, cette abondance met en lumière une réalité persistante. Le régime pluviométrique marocain reste profondément contrasté. Les bassins du Nord concentrent les excédents lors des années favorables, tandis que le Centre et le Sud connaissent des déficits structurels. Dans certaines séquences hydrologiques, des volumes considérables sont déversés vers la mer faute d’infrastructures suffisantes pour les rediriger vers les zones déficitaires. À l’inverse, des barrages du Tensift, du Souss Massa ou du Drâa Tafilalet ont évolué sous les 30 % de remplissage lors des dernières années de sécheresse.

C’est dans ce contexte que l’interconnexion hydraulique prend toute sa dimension stratégique. L’idée est simple dans son principe mais ambitieuse dans sa mise en œuvre : transférer chaque année plusieurs centaines de millions de mètres cubes depuis les bassins excédentaires vers les bassins déficitaires afin d’équilibrer l’offre nationale. Les scénarios techniques étudiés évoquent des volumes de transfert compris entre 300 et 800 millions de mètres cubes par an. Une telle capacité permettrait de sécuriser durablement l’alimentation en eau potable des centres urbains et de stabiliser l’irrigation sur des centaines de milliers d’hectares.

L’ingénierie nécessaire est lourde. Elle suppose des conduites de grand diamètre s’étendant sur plusieurs centaines de kilomètres, des stations de pompage franchissant d’importants dénivelés et un pilotage numérique fin des flux hydrauliques. Le coût énergétique du pompage n’est pas neutre. Selon les configurations, la consommation peut varier entre 0,3 et 0,8 kWh par mètre cube transféré. Pour un volume annuel de 500 millions de mètres cubes, la dépense énergétique peut atteindre plusieurs centaines de gigawattheures. La question du couplage avec le solaire et l’éolien devient donc centrale afin de limiter l’empreinte carbone et le coût budgétaire.

Cette réflexion s’inscrit dans un paysage hydraulique déjà en mutation. Le Maroc a engagé depuis plusieurs années un vaste programme de dessalement de l’eau de mer. Les unités opérationnelles ou en cours de montée en puissance, notamment à Agadir, Laâyoune, Dakhla et Casablanca, portent la capacité nationale installée à plus de 270 millions de mètres cubes par an, avec des projets supplémentaires visant à dépasser les 500 millions de mètres cubes à l’horizon 2030. Le dessalement constitue une assurance stratégique pour les zones côtières, mais son coût énergétique demeure élevé et son extension à grande échelle nécessite des investissements massifs.

Dans ce cadre, les 11,62 milliards de mètres cubes actuellement stockés offrent un répit précieux. Ils permettent de réduire temporairement la pression sur les unités de dessalement, de préserver les nappes souterraines surexploitées et d’envisager la campagne agricole 2025-2026 dans des conditions nettement plus favorables. L’irrigation, qui avait été sévèrement rationnée lors des saisons précédentes, pourrait retrouver une stabilité partielle dans plusieurs périmètres. La disponibilité en eau influence directement les rendements céréaliers, les cultures arboricoles et les filières exportatrices, notamment dans les régions de Tadla, du Haouz et du Gharb.

Le volume mobilisé pour la production hydroélectrique atteint 1.560 millions de mètres cubes, permettant aux centrales d’augmenter leur contribution à l’offre énergétique nationale dans un contexte de diversification des sources d’énergie.

Les intempéries ont affecté 168 tronçons routiers à travers le pays. Les services compétents ont mobilisé 390 engins et 572 agents pour rétablir la circulation, avec 124 axes déjà rouverts. Cet épisode rappelle que l’abondance hydrique suppose également une gestion fine des risques et des infrastructures.

L’impact macroéconomique n’est pas négligeable. L’agriculture représente encore une composante structurante du PIB et de l’emploi rural. Une meilleure dotation hydrique soutient la production, stabilise les revenus agricoles et atténue la vulnérabilité des ménages face aux aléas climatiques. Elle réduit également les tensions sur l’approvisionnement en eau potable dans les grandes métropoles, où la croissance démographique continue d’augmenter la demande.

Pour autant, cette embellie ne doit pas nourrir d’illusion durable. Le changement climatique accentue l’irrégularité des cycles hydrologiques. Les années d’abondance peuvent succéder brutalement à des années de déficit sévère. La souveraineté hydrique ne repose pas uniquement sur le niveau ponctuel des barrages. Elle dépend de la capacité à transformer ces pics de remplissage en stabilité structurelle. Interconnexion des bassins, dessalement, réutilisation des eaux usées traitées, modernisation des réseaux d’irrigation et réduction des pertes constituent les piliers d’un modèle intégré.

Les 11,62 milliards de mètres cubes enregistrés au 11 février 2026 symbolisent donc davantage qu’un retour aux meilleures années de la dernière décennie. Ils offrent au pays une fenêtre stratégique. Une respiration bienvenue après plusieurs années de tension. Mais surtout une opportunité d’accélérer les réformes et les investissements afin que l’abondance exceptionnelle ne reste pas un épisode isolé, mais devienne le socle d’une résilience hydrique durable.


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