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Baisse de ce qu’on appelle « l’intelligence humaine » opposée à « l’intelligence artificielle ».

Mustapha GUILIZ, écrivain


Qui parle de baisse?
Les autorités de toutes espèces nous expliquent dans le contexte actuel que l’intelligence humaine régresse dans ses performances concrètes, scientifiques, artistiques ou littéraires ; la puissance de l’imagination est de plus en plus frelatée, l’esprit humain demeure incapable d’explorer des voies nouvelles.  C’est ce qui justifie en dernière analyse le recours à l’intelligence artificielle censée être la panacée les problèmes liés au progrès, c’est-à-dire à la production-consommation dans ce pays de cocagne qu’est devenu le monde. On fait fi de l’environnement, de la convivialité et de l’humanité. Cette conclusion, nous explique-t-on, est notre destin fatal ; nous devons nous y souscrire immanquablement. Les architectes du projet nommé « intelligence artificielle » le conçoivent comme l’unique alternative crédible  pour que l’expression de la liberté humaine puisse jaillir à nouveau et être à même d’ouvrir les esprits, et créer un climat de partage dans notre monde des richesses qui existent, et celles que l’on tente d’explorer.
De tous temps, on a agi autrement. L’intelligence humaine a été suspectée tellement ses frontières avec la mauvaise foi et le machiavélisme sont poreuses.
« Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot, attendu qu’il n’y a pas cinquante mille bonnes places. » écrivait Balzac au XIXe. L’écrivain avait pressenti le sens de cette démarche que la société libérale avait projetée d’imposer à tout-va, et l’auteur-philosophe de compléter sa pensée : « Malheur à celui qui se distingue ». Pour revenir encore à l’Histoire, le massacre en France de 1948 avait été perpétré par une bourgeoisie qui ne voulait absolument pas accepter l’idée de partager le pouvoir avec ces nouveaux venus, devenus subitement acteurs historiques que sont les prolétaires. La guerre venait d’être déclarée à l’individu ; le même que celui qu’on célébrait naguère comme un acteur plein de promesses et qui était pressenti occuper toutes les fonctions qui l’élèvent au rang des créatures divines, Jésus, comme modèle culturel et socle du christianisme, ne participait-il pas de l’humain et du divin ? L’Eglise, l’institution religieuse, n’a-t-elle pas sanctifié toutes les démarches politiciennes, même celles de l’esclavagisme et du colonialisme ? Esclavagisme et colonialisme ont marqué l’esprit humain des autres, ceux qu’on désirait écraser avec tous les moyens possibles. Le prêtre, la croix en main, ne débarquait-il pas du même bateau qui appartenait en définitive à l’Etat ?
Là, fut asséné le premier coup à destination de l’homme de l’humanisme, de l’homme de la nature qui voue un culte à l’homme en lui témoignant un respect digne de ses valeurs humanistes et de sa générosité. Cette confiance placée ainsi en l’homme n’avait pas duré longtemps. Le déclin de l’autorité de l’Eglise l’avait obligé à soumettre cet homme à une autre autorité plutôt que de voir se réduire son crédit à ses propres yeux. Nietzsche, l’un des philosophes pourfendeurs des autorités répressives, s’écriait déjà au XIXe siècle en pointant du doigt le système scolaire de son pays qui, selon lui, assène un coup redoutable aux ingénieurs de son pays qu’il nomme « les ânes savants ». C’est qu’il avait bien noté les péripéties de cette guerre à l’intelligence menée par le ministère de l’Etat, c’est-à-dire par ses institutions. Guerre contre l’intelligence et contre l’esprit créateur, contre l’individu, contre l’élan vital qui avait donné à l’humanité de belles trouvailles. Cet élan vital était l’apanage de tout le monde vivant sur terre, avec une mission qui est celle d’améliorer le genre humain. Les mécènes des créateurs qui étaient nombreux partageaient les mêmes espoirs et le même sentiment de joie digne que leurs protégés. Nous leur devons beaucoup de chef-d’œuvres qui continuent toujours de nous émerveiller.
Le colonialisme a achevé le reste de l’audace nécessaire à l’esprit humain. Alors que les empires colonialistes devaient quitter leurs colonies, ces pays contraints par le cours de l’histoire ont mis à la tête de chacune de leurs anciennes colonies un chef dont la mission serait, entre autres, de faire dans leurs programmes de gouvernement peu de cas de la créativité et de la recherche scientifique. Il s’agit encore une fois de combattre l’intelligence humaine, cette fois-ci par les moyens des institutions étatiques pour qui l’esprit est un ennemi à abattre, ses productions un délit. Cette thèse est confirmée par les démarches dont l’élu se porte garant pour faire voter les morts avant les vivants. Le taux d’alphabétisme excessif va aussi dans ce sens.
Le système scolaire offre des moyens redoutables car il est le seul ayant le pouvoir de faire fléchir l’esprit humain dans le sens qui convient le mieux aux intérêts des dominants ; il est même  apte à donner ce coup de frein à la marche de l’histoire comme œuvre de l’intelligence humaine. Les décideurs dans ce chapitre sont très efficaces dans leurs  entreprises. Ils savent que de tous les temps, il y aurait des esprits brillants, des génies ; parmi ceux-là, nombreux ceux qui sont domestiqués, voire même vendus. Ils sont pourtant très sympathiques et d’une humanité très liante. Les autres, très attachés à l’image de l’homme intègre, vont aller chercher l’argent là où il se trouve ; on ne parviendra jamais à domestiquer cette classe qui travaille dur jour et nuit en restant confinée loin des cercles d’influence, à l’ombre des privilèges et des passe-droits. Le reste, en revanche, bénéficie d’une aura imméritée ; l’honnêteté n’a pas de prix.
Du sujet qui se devait d’obéir, l’Eglise n’a reconnu à l’homme aucune possibilité de rédemption dont il ne peut être ni le sujet  ni l’objet : il est une créature pécheresse qui n’a pas à se targuer d’une quelconque vertu. Elle regarde l’homme comme une créature vicieuse que le mythe du péché originel illustre merveilleusement. Le XVIIIe siècle a fait émerger le statut de citoyen, autrement dit de l’homme capable de pratiquer ses droits qui sont inaliénables, et ses devoirs aussi. Ce fut le temps de l’Encyclopédie.
L’Homme de nos jours forge lui-même son destin défiant toute autorité. Son action est celle d’un esprit intéressé par le pouvoir. Il a trahi sa mission qui vise son émancipation. Cette aliénation de l’intelligence humaine est passée somme toute par les institutions de l’Etat, l’école, abaissée au niveau d’une machine qui traduit les désirs d’un patronat qui se retire de toutes les obligations socio-culturelles et éducatives. Que peut faire un homme à l’esprit occupée du monde matériel d’où les mécènes se retirent progressivement, laissant les plus brillants esprits dans la tourmente de la stérilité ? Cette méfiance a été exprimée d’une manière criante par Ivan Illich qui le premier avait parlé de la mission de l’école qui se trouve trahie en lui consacrant un essai au titre paradoxal : « Une société sans école. » L’auteur donne la mesure des dégâts subis par une école  qui n’est plus habilitée à s’acquitter de son rôle d’encadrement des générations à venir. L’auteur déplore une « école (qui) rend bête » ; la nouvelle mission de cette institution vénérable qui a longtemps amélioré le genre humain d’une façon substantielle, son rôle se trouve anéanti, annulé. Et l’esprit humain se ratatine dans la solitude, dans l’ennui d’une vie peu gaie. Il n’est plus sollicité pour se dépasser, pour créer les conditions d’un rendement meilleur pour la société qui l’a vu braver maints obstacles. L’aboutissement de cette aventure voit la naissance de l’intelligence artificielle qui fait tout, moins la chaleur humaine et son tact, son intuition et sa grande capacité à aimer. C’est parce qu’on n’a pas saisi l’occasion de mieux exploiter l’intelligence naturelle qu’on a eu recours à l’intelligence artificielle.

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