Au Parlement, la charge frontale de Mohamed Ouzzine
Par Yassine Andaloussi
La sortie de Mohamed Ouzzine devant la Chambre des représentants n’a rien d’anodin. Elle intervient dans un contexte politique marqué par une défiance persistante envers les institutions, une pression sociale continue et un débat public de plus en plus polarisé autour de la justice sociale, de la redistribution des richesses et de la crédibilité de l’action publique.
Exerçant sa fonction de parlementaire d’opposition au sein du groupe Haraki, Ouzzine assume une approche frontale à l’égard du gouvernement. Cette posture, au-delà de sa portée politique immédiate, lui permet de gagner en visibilité médiatique dans un paysage où l’opposition peine souvent à exister dans l’espace public. En rompant avec la prudence habituelle du discours parlementaire, il s’impose comme l’une des voix les plus audibles de la contestation institutionnelle.
Cette montée en visibilité ne peut toutefois être dissociée d’un calcul politique évident à l’approche des prochaines élections législatives. En durcissant le ton et en ciblant directement les fondements économiques et médiatiques du pouvoir, Ouzzine cherche aussi à capitaliser sur le mécontentement social. Il joue une partie décisive pour sa carrière politique, engageant sa réputation sur un discours de rupture qui l’inscrit clairement dans une dynamique de conquête électorale.
À l’analyse, ce discours s’inscrit dans un narratif politique déjà observé sur d’autres scènes démocratiques. On y retrouve des similitudes frappantes avec la ligne idéologique portée par La France Insoumise, notamment dans la critique du capitalisme de connivence, la dénonciation des élites économiques et la mise en cause du rôle de certains médias dans la fabrication du consentement. La différence réside moins dans le fond que dans la forme. Le discours d’Ouzzine est adapté aux équilibres institutionnels et au langage du Parlement marocain, plus mesuré dans la rhétorique, mais tout aussi ferme sur le diagnostic.
Mais cette stratégie n’est pas sans risque. Si Ouzzine devait, à l’avenir, faire partie d’une coalition gouvernementale, certains épisodes de son passé politique pourraient ressurgir, notamment le fiasco lié à la gestion du complexe sportif de Stade Moulay Abdellah. Un retour de cet épisode dans le débat public porterait inévitablement atteinte à sa crédibilité, en exposant la contradiction entre le discours actuel de rigueur et les responsabilités antérieures. La radicalité verbale d’aujourd’hui pourrait alors se retourner contre lui.
Sur le fond, Ouzzine dénonce l’existence d’un groupe restreint d’acteurs économiques budgétivores reposant sur une économie de la rente, bénéficiant de l’argent public et finançant certains médias pour masquer les dérives structurelles et l’inefficacité gouvernementale. Cette lecture critique du système trouve un écho dans une société confrontée à l’inflation, aux inégalités et à la fragilisation du pouvoir d’achat.
Cependant, cette dénonciation soulève une limite majeure. Critiquer sans esquisser de recommandations claires ni proposer de solutions concrètes relève d’une approche pessimiste, difficilement assimilable à une vision de progrès. La charge politique, aussi percutante soit-elle, reste incomplète lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’alternatives crédibles capables de convaincre au-delà du registre de l’indignation.
Nous sommes ainsi face à un double constat. D’un côté, un gouvernement largement perçu comme inefficace, incapable de répondre aux attentes sociales et de restaurer la confiance. De l’autre, une opposition qui peine à dépasser la critique pour formuler un projet structuré et opérationnel. Entre les deux, le citoyen se retrouve confronté à un fait accompli politique, où la confrontation des discours supplante la construction de solutions.
Dans ce contexte, la stratégie d’Ouzzine apparaît à la fois audacieuse et fragile. Audacieuse par la rupture de ton et la mise en cause directe des mécanismes de rente. Fragile car elle engage son avenir politique sans garantir, à ce stade, une offre politique alternative suffisamment claire pour incarner une véritable option de gouvernance.
La question centrale demeure alors ouverte. La visibilité médiatique et la radicalité du discours suffiront-elles à transformer la critique en crédibilité durable, ou ne feront-elles que nourrir un cycle supplémentaire de désillusion démocratique.
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