ASD : Où est la stratégie durable ?
L'Aide Sociale Directe : Un programme audacieux qui transforme l’assistance en droit citoyen, mais qui appelle une vision durable intégrant éducation, santé et inclusion
Par Fayçal El Amrani
L’histoire sociale d’un pays se lit souvent dans ses réformes les plus audacieuses. En 2024, le Maroc a franchi un cap que peu d’États africains avaient osé avant lui : instaurer un programme national d’aide sociale directe, pensé comme un droit pour les plus vulnérables, et non comme une faveur ponctuelle.
Sous l’impulsion du roi Mohammed VI, cette politique a été renforcée en 2025, consacrant une enveloppe de 26,5 milliards de dirhams, soit près de 2 % du PIB. À ce jour, 4 millions de ménages en bénéficient, dont 2,5 millions avec enfants à charge.
Les transferts mensuels, oscillant entre 500 et 1 200 dirhams selon la taille du foyer, garantissent une aide directe, sans conditions ni intermédiaires.
C’est une rupture majeure. Car pendant des décennies, l’assistance sociale au Maroc s’est souvent résumée à des dispositifs fragmentés, parfois lourds et inégalitaires. L’ASD (Aide sociale directe) incarne un changement de paradigme : reconnaître la dignité du citoyen en lui faisant confiance. Pas de démarches humiliantes ni de conditions pesantes. Une promesse claire : assurer un minimum vital pour éviter que les familles sombrent dans la précarité extrême.
Les premiers résultats sont encourageants. L’Observatoire national du développement humain (ONDH) met en avant des améliorations tangibles : meilleure sécurité alimentaire, continuité dans la scolarisation, accès plus régulier aux soins. Dans un pays où les inégalités demeurent, ces signaux positifs méritent d’être relevés. Mais au-delà de cette réussite initiale, certaines interrogations subsistent, non pas pour remettre en cause le projet, mais pour l’enrichir.
Le Maroc n’est pas seul dans cette voie. Le Brésil, avec Bolsa Família, a démontré qu’associer les aides à des engagements simples, scolarisation, visites médicales pouvait accélérer la réduction de la pauvreté et renforcer le capital humain. Le Mexique, avec Prospera, a suivi une logique semblable. Ces expériences montrent que la conditionnalité, lorsqu’elle est bien pensée, n’est pas synonyme de contrainte, mais peut devenir un levier d’émancipation.
Le choix marocain est différent : une aide inconditionnelle. Ce parti pris, éthique et audacieux, garantit la dignité des bénéficiaires et évite toute stigmatisation. Mais certains experts estiment que l’absence de contreparties pourrait limiter les effets de long terme. Non pas que le dispositif soit inefficace, mais parce qu’il gagnerait peut-être à s’accompagner d’incitations positives dans les domaines de l’éducation, de la santé ou de la formation professionnelle.
Le défi technologique, lui, reste crucial. L’Inde, avec son système de Transfert Direct d’Avantages (DBT), a utilisé la biométrie et les comptes numériques pour réduire les détournements et améliorer la transparence.
Le Maroc, malgré la création de l’Agence nationale du soutien social (ANSS), avance encore prudemment dans cette direction. L’inclusion financière n’est pas totale, et l’usage du cash reste dominant. Mais les progrès réalisés dans la digitalisation et la bancarisation laissent entrevoir une évolution rapide.
Enfin, l’évaluation demeure un enjeu essentiel. Aujourd’hui, le taux de satisfaction atteint 87 %, ce qui est un signal fort. Mais pour mesurer pleinement l’impact sur la pauvreté, il sera nécessaire de développer des indicateurs plus fins, permettant d’évaluer les changements durables dans la vie des bénéficiaires. Plusieurs pays, comme le Brésil ou le Mexique, ont bâti de véritables laboratoires d’évaluation sociale. Le Maroc pourrait s’en inspirer pour renforcer la crédibilité et l’efficacité de son programme.
Soyons clairs : l’ASD est une avancée majeure pour le Maroc. Elle témoigne d’une volonté politique forte et place le Royaume dans une dynamique sociale moderne. Mais toute réforme doit évoluer. Introduire progressivement de nouvelles dimensions : éducation, santé, insertion, et renforcer les outils de suivi permettraient de transformer ce filet de sécurité en un véritable levier d’inclusion.
Ce programme est le reflet d’un Maroc généreux, tourné vers l’avenir, mais aussi conscient des défis qui l’attendent. Entre audace éthique et pragmatisme économique, il trace une voie singulière, qui mérite d’être consolidée et perfectionnée. La générosité est là ; reste à l’accompagner d’une stratégie durable.
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