Approvisionnement en carburants, retour sur une séquence de fragilités
Par Yassine Andaloussi
Au cours des dernières semaines, le Maroc a traversé une série d’événements ayant mis sous pression sa chaîne d’approvisionnement en carburants. Des inondations ont touché plusieurs régions du Royaume, perturbant certaines infrastructures et ralentissant l’activité portuaire. En parallèle, la région du Grand Casablanca–Settat, qui concentre l’essentiel des capacités nationales de stockage des hydrocarbures, est restée largement épargnée par ces intempéries.
Malgré cette situation géographique contrastée, des perturbations ont été constatées sur le terrain. Quelques jours après une hausse des prix à la pompe, des manques temporaires de carburants ont été signalés dans plusieurs stations-service. Ces difficultés sont apparues de manière localisée mais répétée, suscitant l’inquiétude des consommateurs et soulevant des interrogations sur l’état réel des stocks disponibles.
Selon le ministère de la Transition Energétique et du Développement Durable, les conditions climatiques défavorables ont compliqué le déchargement de plusieurs navires transportant des matières énergétiques, notamment des produits pétroliers. Ces perturbations auraient entraîné des retards dans l’acheminement des cargaisons vers les circuits de distribution. Pour faire face à cette situation, les autorités indiquent avoir mobilisé l’ensemble des acteurs publics et privés afin d’assurer la continuité de l’approvisionnement du marché national.
Toutefois, cette explication intervient dans un cadre réglementaire précis. La législation en vigueur impose aux opérateurs un stock stratégique minimal équivalent à 60 jours de consommation pour le gasoil et l’essence. Or, les pénuries observées dans certaines stations, combinées aux mesures d’urgence prises dans des secteurs sensibles, ont mis en évidence que ce seuil réglementaire n’a pas été respecté de manière effective durant cette période. Ce constat a alimenté les doutes sur la capacité du dispositif actuel à absorber des chocs logistiques prolongés.
Le Groupement des pétroliers du Maroc, qui regroupe les principaux opérateurs du secteur, n’a pas souhaité commenter publiquement la situation, malgré plusieurs sollicitations médiatiques. Ce silence est intervenu alors que la question du respect des obligations de stockage stratégique était au cœur des préoccupations, tant au niveau des consommateurs que des observateurs institutionnels.
Les tensions se sont étendues au secteur aérien. Face aux difficultés d’approvisionnement, les autorités compétentes ont émis un bulletin d’alerte, un NOTAM « NOtice To AirMen », à destination des transporteurs internationaux opérant au Maroc. Ce message signalait une disponibilité critique des stocks de carburant et appelait les compagnies à prendre des précautions suffisantes dès leur aéroport de départ.
Dans ce cadre, des directives opérationnelles ont été diffusées. Les avions gros porteurs ont été invités à embarquer la quantité maximale de carburant autorisée par les contraintes techniques de leurs appareils. Les vols moyen-courriers devaient, pour leur part, disposer de volumes suffisants pour assurer l’aller-retour sans dépendre du ravitaillement local, en dehors des exigences minimales de sécurité. L’objectif était de limiter la consommation sur le sol marocain et de préserver les stocks disponibles.
Selon une source proche de l’Office National Des Aéroports citée par Rue20, cette situation serait liée à la fermeture prolongée de plusieurs ports du Royaume, depuis plus de trois semaines, en raison de mauvaises conditions météorologiques ayant empêché l’accostage des pétroliers et le déchargement des cargaisons énergétiques.
Après plusieurs jours de tensions perceptibles, le département de l’énergie a publié une mise au point officielle. Le communiqué fait état de plus de 617 000 tonnes de produits pétroliers disponibles sur le territoire national, auxquelles s’ajoutent plus d’un million de tonnes supplémentaires à bord de navires en attente de déchargement. Le ministère affirme que ces volumes permettent d’assurer l’approvisionnement du marché et d’écarter tout risque immédiat de pénurie.
Le texte insiste également sur la coordination entre les autorités publiques et les opérateurs privés, ainsi que sur l’existence d’une cellule de veille chargée du suivi quotidien des flux d’importation et de distribution. Le rôle de l’État y est présenté comme un rôle de supervision et de régulation, sans remise en cause du cadre actuel du marché.
Sur le plan institutionnel, cette séquence a suscité des réactions au Parlement. La députée Fatima Tamni, membre de la Fédération de la gauche démocratique, a adressé une question écrite à la ministre de la Transition Energétique et du Développement Durable. Elle y exprime son inquiétude face aux perturbations observées dans certaines stations-service et demande des précisions sur l’état réel des stocks de gasoil, d’essence et de butane, ainsi que sur les mesures envisagées pour remédier à la situation et prévenir de nouvelles tensions.
L’ensemble de ces événements a remis en lumière les limites structurelles du modèle national d’approvisionnement en hydrocarbures, fortement dépendant des importations, du fonctionnement des ports et du respect effectif des obligations de stockage stratégique. L’absence d’un outil national de raffinage opérationnel, depuis l’arrêt de la raffinerie La Samir, réduit les marges de manœuvre de l’État en cas de perturbation prolongée des flux internationaux.
Au-delà des considérations logistiques et réglementaires, la question du raffinage pose également un enjeu économique. L’importation de pétrole brut destinée à être raffinée localement revient, structurellement, moins coûteuse que l’achat séparé de produits finis tels que le gasoil, l’essence ou le kérosène sur les marchés internationaux. Le raffinage permet de mutualiser les coûts, de capter la valeur ajoutée sur le territoire national et de réduire l’exposition aux marges commerciales appliquées aux produits raffinés. En l’absence d’une raffinerie opérationnelle, le Maroc se retrouve contraint d’importer l’ensemble de ses carburants sous forme de produits finis, à des prix plus élevés et plus volatils, ce qui limite sa capacité à amortir les chocs et à maîtriser les coûts pour les consommateurs comme pour les secteurs stratégiques.
Dans ce contexte, la question de la réactivation ou de la nationalisation de la raffinerie La Samir est de nouveau évoquée dans le débat public comme une option permettant de renforcer la capacité de stockage, de transformation et de sécurisation des approvisionnements. Cette hypothèse s’inscrit dans une réflexion plus large sur la résilience énergétique du pays et sur les dispositifs à mettre en place pour garantir, à l’avenir, le respect effectif des réserves stratégiques prévues par la réglementation.
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