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Albert Cossery: Géographies humaines

Abdelhak Najib


En sept textes majeurs, Albert Cossery a gravé son nom dans le panthéon des écrivains les plus importants de son époque. Une vision sans compromis sur le monde, de l’ironie, beaucoup d’humour et une écriture simple, mais qui touche à l’essentiel sans se travestir en fades exercices de style. Avec Les hommes oubliés de Dieu (1941), La maison de la mort certaine (1944), Les fainéants dans la vallée fertile (1948), Mendiants et orgueilleux (1955), Un complot de saltimbanques (1975), Une ambition dans le désert (1984), Les couleurs de l’infamie (1999), Albert Cossery a fait le diagnostic avant l’heure du devenir d’un monde arabe qu’il a très tôt quitté, mais qu’il a bien connu, qu’il a bien lu, qu’il a bien analysé et dont il connaît toutes les ramifications et tout le non-dit.

Révoltes avortées
De son Égypte d’origine à Paris, où il a vécu dans la même chambre d’hôtel, durant toute une vie, Albert Cossery a prédit les soulèvements arabes avec leurs variations sur le même thème de la dictature de bas étage, de la tyrannie dans ce qu’elle a de plus basique et inhumain, du despotisme aveuglé et anachronique, le tout doublé d’archaïsmes multiples impliquant tous les étages de la société arabe dans ce qu’elle représente de plus primaire et primal. Il a aussi prévu leurs échecs, leurs chutes, leurs fins, sans détours et sans appel. Dans toutes les œuvres d’Albert Cossery, le peuple incarne l’ossature du texte lui-même. La société est constamment passée au crible, scrutée à la loupe et remise en question et en cause. Le peuple affamé, le peuple perdu, le peuple opprimé, mais qui ne sait pas comment se soulever contre la tyrannie de ces gouvernements de potentats avachis et vautrés, de tous ces dirigeants dont la majorité ne peut diriger que par l’oppression et le bâton, dans la torture et l’esclavage le plus criard. Alors, Albert Cossery traite l’impuissance des gouvernés avec un humour noir et une ironie lancinante. Il dévoile avec dérision les travers des dictatures arabes où la schizophrénie le dispute violemment à la paranoïa et autres psychoses mâtinées à des névroses incurables. Les titres de ses romans en disent long sur leur contenu. Nous sommes là face à une jubilation d’écriture où le ton est constamment léger, drôle, caustique, cynique, stoïque, acerbe et enjoué. Pas la moindre lourdeur chez cet écrivain qui a pris beaucoup de recul pour raconter un monde perdu d’avance. Tout y est : les extrémismes religieux, les guerres du pouvoir, les soulèvements avortés, la promiscuité la plus crade, les misères sociales, les révoltes du pain, le silence des sens et la peur de lendemains incertains.
Pour incarner toute cette vision sans compromis et sans appel, il nous invite à voir cette maison qui menace ruine, ce complot de clodos, ces actes terroristes dans une île pétroli- fère… Avec cette constance : tous les personnages d’Albert Cossery sont des archétypes bien définis et bien dessinés, qui évoluent dans des univers improbables, dans des mondes aux contours effilochés, dans des mondes interlopes et flous, dans une épaisse brume qui enveloppe les esprits sous une dense chape de plomb.
On le voit bien, tous les romans d’Albert Cossery sont liés par le même fil d’Ariane. Une certaine violence et une certaine dérision. L’horreur est toujours décrite avec humour. La misère coulée dans un écrin spirituel. C’est cela la force de l’écriture d’Albert Cossery, adapté au cinéma de belle manière par Asmae Al Bakri, dans Mendiants et orgueilleux. Dans ce roman prophétique, qui est une vision de l’Égypte actuelle, cinquante ans plus tôt, la violence d’un peuple et la dérision du politique ne font pas bon ménage. Nous sommes devant une population sous la coupe d’un despote débile. En face, un groupe d’illuminés luttent à coup d’affiches publicitaires. Nous sommes au Proche-Orient. Cela peut être l’Égypte, mais aussi n’importe quel autre pays. La Syrie, l’Irak, le Liban, la Libye ou la Tunisie.
La révolte du peuple
Un jeune homme, Karim, drôle et déterminé, fait front devant la politique sociale de ce gouvernement implacable et injuste qui refuse de voir des mendiants et des filles de joie dans les rues. Il devient du coup le protecteur d’une prostituée, Kamar, qui le séduit et dont il est tombé sous le charme. Mais Karim est un enfant. Son métier est de confectionner des cerfs-volants pour donner le sourire aux gosses. Il veut jouer. Il prend la vie du bon côté. Il ne se complique pas les choses. Il coule avec le temps sans accrocs, avec douceur, avec le sourire toujours rivé aux lèvres. Mais cette parenthèse dans sa vie ne l’a pas trop éloigné de son passé de révolutionnaire dont il garde à la fois la verve et le goût de l’aventure et du risque. À sa sortie de prison, il décide de mettre sur pied une confrérie de malfrats qui décident d’en découdre avec le tyran à coups de dérision. Cette société regroupe des hommes étranges, des hommes qui viennent d’horizons divers, des hommes que seule la volonté de tuer la routine réunit dans des actes ultimes face à l’inextricable. Un trafiquant analphabète, un dandy qui ne possède qu’un seul costume, un professeur qui apprend aux enfants à ne pas écouter les adultes. Et, bien sûr, la belle Kamar. Sans oublier cette vieille femme, devenue folle, mais qui fait preuve d’une étonnante clair- voyance à l’égard du monde qui l’entoure, qui voit ce que les autres sont incapables de voir, qui sent le vent tourner et qui annonce la fin d’une époque voire la fin d’un monde.
Nous sommes là face une œuvre actuelle qui décrit ce que le monde arabe traverse aujourd’hui face à des régimes tyranniques déchus et face à l’impossibilité de reconstruire un monde viable.


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