Akhannouch gagne du temps, la jeunesse s’impatiente
Par Yassine Andaloussi
Aziz Akhannouch a annoncé ce jeudi 2 octobre que le gouvernement est prêt au dialogue , mais seulement dans un cadre institutionnel. À première vue, cette déclaration peut sembler logique, dans une démocratie représentative, les institutions sont les lieux légitimes où s’élaborent les politiques publiques et où se règlent les différends. Mais dans le Maroc d’aujourd’hui, une telle posture ressemble davantage à une fuite en avant qu’à une véritable volonté de changement. Car la réalité sociale, notamment celle vécue par les jeunes, ne se laisse plus enfermer dans des formules protocolaires.
La première faiblesse de cette position tient au décalage flagrant entre le discours et l’action. Le Maroc dispose d’un ministre de la Jeunesse, censé être l’oreille attentive et la courroie de transmission entre les aspirations de la jeunesse et le pouvoir exécutif. Cela signifie que le chef du gouvernement n’a pas le droit de dire qu’il « ne sait pas » ce que veulent les jeunes, il le sait parfaitement. Les problèmes sont identifiés depuis longtemps à savoir un chômage endémique, difficulté d’accès au logement, précarité culturelle, marginalisation de la vie politique. Dans ces conditions, parler de « dialogue » sans poser d’actes concrets, c’est envoyer le message que l’on préfère gagner du temps plutôt que d’apporter des réponses.
L’opinion publique, elle, ne se nourrit plus de belles phrases. Elle attend des décisions rapides et palpables : un plan d’urgence pour l’emploi, un investissement massif dans la formation, des mécanismes réels d’inclusion sociale. Quand la rue exprime son désarroi, ce n’est pas pour obtenir une invitation au dialogue dans une salle climatisée du Parlement. C’est pour exiger un changement immédiat dans son quotidien.
Le deuxième point est encore plus critique. Akhannouch veut dialoguer, mais avec qui ? La jeunesse marocaine ne dispose d’aucun représentant officiel. Les partis politiques, prisonniers de leurs logiques électoralistes et souvent coupés des réalités sociales, n’incarnent plus cette génération. Les syndicats sont perçus comme des structures dépassées, centrées sur des batailles corporatistes et incapables de se projeter dans les enjeux du futur. Résultat : la jeunesse se retrouve sans voix au chapitre, condamnée à exprimer son mal-être à travers des mobilisations spontanées, des campagnes numériques, ou parfois des gestes de rupture.
Ce vide de représentation est une bombe à retardement. Comment dialoguer avec une génération qui n’a pas d’interlocuteur reconnu, ni de canal officiel pour transmettre ses revendications ? Croire que les institutions actuelles suffisent à canaliser cette énergie, c’est faire preuve d’un aveuglement politique.
Ce que réclame aujourd’hui la situation, ce n’est pas un dialogue abstrait dans un cadre figé. C’est l’émergence d’interlocuteurs jeunes, crédibles, ancrés dans le terrain socio-économique. Des acteurs associatifs qui travaillent avec les quartiers marginalisés, des entrepreneurs qui connaissent les blocages structurels, des artistes et créateurs qui traduisent l’air du temps, des étudiants qui vivent la précarité quotidienne. Ces voix ne parlent pas le langage codifié des commissions et des procès-verbaux, mais elles expriment avec authenticité les frustrations et les espoirs d’une génération.
Pour qu’un dialogue ait un sens, il doit se faire dans une langue commune. Or, le politique actuel parle en chiffres macroéconomiques, en indicateurs de croissance, en plans stratégiques. La jeunesse, elle, parle en termes de survie, d’accès au travail, de dignité et de reconnaissance. Tant que ce fossé linguistique n’est pas comblé, le dialogue restera un monologue.
Un Chef de gouvernement ne se juge pas à sa capacité à promettre le dialogue, mais à sa faculté à poser des actes. L’Histoire politique nous l’enseigne, ce sont les décisions concrètes qui restaurent la confiance, jamais les promesses. Akhannouch devrait le savoir mieux que quiconque. À la tête d’un exécutif qui dispose de marges budgétaires et institutionnelles, il peut lancer des réformes visibles, rapides et efficaces. Au fond, la jeunesse n’attend pas d’être invitée à une table ronde. Elle attend de voir que le pouvoir est capable de traduire les belles intentions en politiques publiques tangibles. L’inaction est aujourd’hui le principal carburant de la colère sociale.
En insistant sur le dialogue institutionnel, Akhannouch croit sans doute sécuriser le processus politique et préserver les formes. Mais la rue ne demande pas des formes, elle demande du fond. Tant qu’il n’y aura pas d’interlocuteur crédible, issu de la jeunesse réelle, et tant que les actes ne prendront pas le pas sur les discours, la promesse de dialogue restera une formule creuse.
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