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Aïd Al-Adha : La flambée des prix de la viande éclipse la tradition

Par Fayçal El Amrani


Pour la première fois depuis des générations, le royaume vit un Aïd Al-Adha marqué par l’absence du rituel ancestral du mouton, sacrifié sur l’autel d’une sécheresse dévastatrice et d’un cheptel décimé. Cette décision inédite, bien que motivée par l’urgence écologique, a engendré un séisme économique. Les boucheries, assaillies par une demande explosive, voient les prix s’envoler, transformant la fête du partage en cauchemar budgétaire pour les foyers.

Viande rouge : la fièvre des marchés

Dès les premières lueurs de l’aube, les queues interminables serpentent devant les étals. Dans l’espace de 72 heures, les cours ont atteint des sommets vertigineux : l’agneau affiche une hausse de 25% pour dépasser 150 DH/kg, le bœuf grimpe de 30% en frôlant 120 DH/kg, tandis que les abats comme le foie ou les tripes connaissent une envolée spectaculaire de 200%, atteignant 600 DH. « Avant, un mouton nourrissait la famille pendant trois jours. Aujourd’hui, le même budget ne couvre qu’un repas », disent les clients avec des regards anxieux.

Pourtant, les professionnels minimisent les risques de pénurie. Les bouchers de Casablanca insistent : « Les abattoirs tournent à plein régime jusqu’à la veille de l’Aïd. Les stocks sont suffisants si les achats restent raisonnables ». Malgré ces assurances, l’affluence atteint des records – jusqu’à 40 clients quotidiens par boutique – creusant un fossé abyssal entre l’offre et la demande.

Effet tsunami sur la volaille

Sous la pression, les ménages se ruent vers le poulet, déclenchant une hausse en cascade. La volaille standard passe de 17 à 22 DH/kg (+29%), le poulet « taoussi » se stabilise à 16 DH/kg, et le « beldi » rare atteint des sommets à 80 DH/kg. Cette envolée s’ancre dans une double réalité : recherche d’alternatives économiques par les consommateurs et crise structurelle de la filière avicole, avec des aliments pour bétail en hausse de 40% sur un an, des stress climatiques et des coûts d’élevage prohibitifs.

Les éleveurs lancent un avertissement glaçant : « La conjugaison de la saison des mariages, du retour des pèlerins et des canicules estivales va exacerber la tension jusqu’en septembre ». Dans les quartiers populaires, les clients sont résignés : « Manger du poulet relève désormais du luxe ».

Le marché de Fès est un exemple de la colère sociale

Au cœur de la médina fassie, l’amertume cristallise les frustrations. Alors que la suspension du sacrifice visait à protéger le pouvoir d’achat après la flambée de 2024, de nombreux citoyens dénoncent une spéculation organisée : « Certains acteurs transforment une mesure solidaire en opportunité de profit », les prix prohibitifs suscitent la colère des consommateurs.

Face à la grogne, les autorités multiplient les appels au calme et rappellent un dispositif d’urgence incluant des contrôles renforcés des prix, des abattoirs ouverts sans interruption et la promesse d’un plan de reconstitution du cheptel. Mais la défiance persiste, nourrie par des années d’inflation et la crainte d’une dérive oligopolistique du marché.

Une alerte structurelle

Cette crise sans précédent révèle la vulnérabilité d’un modèle agropastoral sous perfusion, où 70% des éleveurs ovins sont en situation critique après cinq années de sécheresse, avec une dépendance aux importations d’aliments pour bétail et une absence de stratégie nationale de résilience climatique.

Si le gouvernement promet un plan Marshall agricole, ce Aïd restera dans les mémoires comme le symbole d’un paradoxe tragique : une fête spirituelle minée par l’implosion économique, où la viande – naguère symbole de partage – est devenue un produit de spéculation.


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