Afrique : l’heure de jouer collectif
Par Sanae El Amrani
Il y a deux manières d’aborder l’Afrique d’aujourd’hui. La première consiste à empiler les accords, les chiffres, les projections, les pourcentages à 10, 15 ou 20 ans. La seconde oblige à regarder le réel en face. C’est cette seconde voie qui s’impose désormais, aussi bien pour la Zone de libre-échange continentale africaine que pour les grands rendez-vous qui placent le continent sous les projecteurs du monde.
La ZLECAF est née d’une ambition rare. Celle de faire de l’Afrique un espace économique intégré, capable de commercer avec lui-même, de créer de la valeur sur place et de réduire sa dépendance aux marchés extérieurs. L’intention est juste. Elle est même courageuse, à contre-courant d’un monde qui se replie, ferme ses frontières et fragmente ses chaînes d’échanges. Mais le commerce ne se décrète pas. Il se construit. Et il ne s’exerce jamais dans un espace neutre, déconnecté des réalités politiques, institutionnelles et humaines.
Stabilité, sécurité, prévisibilité, infrastructures, règles communes, confiance entre partenaires. Sans ces piliers, aucun marché ne tient dans la durée. L’Afrique le sait mieux que quiconque. Son immense potentiel cohabite avec des fragilités persistantes, des écarts de gouvernance, des ruptures territoriales et des économies inégalement structurées. Vouloir ignorer ces réalités reviendrait à bâtir une intégration économique sans fondations solides.
Pour autant, ce qui se joue avec la ZLECAF dépasse le simple commerce. Il s’agit d’un projet de transformation économique, mais aussi industrielle et stratégique. Le développement du commerce intra-africain, largement orienté vers des produits manufacturés, traduit une évolution majeure : celle de la montée en puissance d’un Made in Africa, fondé sur la transformation locale, la valeur ajoutée régionale et la réduction de la dépendance aux exportations de matières premières brutes.
C’est ici que le parallèle avec la CAN 2025 prend tout son sens. Une Coupe d’Afrique des Nations n’est pas qu’un événement sportif. C’est un test grandeur nature de coordination, de logistique, de circulation, de sécurité et de coopération entre États et populations. Accueillir la CAN, c’est démontrer que le continent peut organiser, relier, déplacer, accueillir et partager à grande échelle. Exactement ce que la ZLECAF ambitionne de faire sur le plan économique.
Le Maroc, en accueillant la CAN 2025 et en s’impliquant fortement dans la dynamique de la ZLECAF, se trouve au cœur de cette double équation. Celle du jeu collectif. Le Royaume dispose d’atouts réels, parfois enviés, mais l’enjeu n’est pas d’avancer seul. Une intégration réussie se lit dans la capacité d’un pays à entraîner, à connecter et à faire émerger des dynamiques partagées au-delà de ses propres performances.
L’Afrique n’a pas besoin d’un marché parfait. Elle a besoin d’un marché crédible, capable d’avancer par étapes, de consolider ses bases régionales et de transformer ses déséquilibres en leviers de convergence, à l’image de l’Union européenne dans ses phases fondatrices. La ZLECAF s’inscrit dans cette logique de long terme. Elle exige discipline, règles claires, solidarité et vision.
En 2025, le continent sera regardé, observé, jugé. Sur les terrains de football comme dans les flux commerciaux. À lui de montrer qu’il est capable de jouer collectif, non par effet d’annonce, mais par choix stratégique. C’est à ce prix que l’Afrique cessera d’être un marché convoité par les autres pour devenir une puissance qui compte par elle-même.
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