À Aït Bougmaz, la Vallée Heureuse crie sa colère silencieuse
Aït Bougmaz, réclame ses droits fondamentaux
Par Yassine Andaloussi
Au cœur du Haut Atlas central, entre les reliefs escarpés et les champs cultivés à la main, s’étend la vallée d’Aït Bougmaz. Connue pour sa beauté saisissante et son atmosphère paisible, elle porte depuis longtemps le surnom de vallée heureuse. Mais derrière ce tableau bucolique, les habitants vivent une réalité bien moins souriante. Isolés, délaissés, parfois oubliés des politiques publiques, les villageois se sont levés cette semaine dans une marche pacifique pour réclamer ce qui devrait relever de l’évidence dans un État moderne à savoir un accès à l’eau, à l’électricité, à la santé, à l’éducation et à un accompagnement digne de ce nom.
Cette mobilisation, partie de la commune de Tabant, a réuni des hommes issus de vingt-sept villages voisins. Sans slogans tapageurs ni agitation violente, leur marche a la puissance tranquille de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Ces montagnards, souvent perçus comme patients et endurants, ont choisi la route du dialogue, en marchant vers Azilal puis vers Béni Mellal, capitale régionale, pour faire entendre ce que la poussière des discours officiels tente d’étouffer depuis trop longtemps.
Leurs revendications sont simples et criantes de bon sens. Depuis des années, le centre de santé local ne dispose d’aucun médecin permanent. En cas d’urgence, les familles doivent parcourir des dizaines de kilomètres sur des routes cabossées, voire impraticables pendant l’hiver. Les routes 302 et 317, véritables artères vitales pour la vallée, se transforment en pièges à chaque saison froide. On parle ici de routes sans entretien sérieux, de voies d’accès en ruine, qui isolent les villages non seulement du monde, mais aussi de leurs droits les plus élémentaires.
Au-delà de la santé, les habitants dénoncent une fracture numérique qui empêche tout espoir d’émancipation. La couverture mobile est instable, l’accès à Internet quasi inexistant, empêchant les élèves de suivre des cours à distance, les jeunes entrepreneurs de se former, les habitants de se connecter à l’administration ou au marché national. Dans un monde de plus en plus digitalisé, cette absence technologique équivaut à une marginalisation programmée.
La jeunesse, quant à elle, paie un tribut silencieux. Faute d’école communautaire digne de ce nom, les taux de déscolarisation montent en flèche. À cela s’ajoute l’absence de terrains de sport, d’espaces culturels ou d’activités structurantes. La vallée ne demande pas des stades olympiques, mais simplement un lieu où ses jeunes puissent respirer, rêver, et surtout, rester. Car le plus grand danger pour cette région n’est pas l’enclavement physique, mais le vide humain provoqué par l’exode rural.
Il devient urgent de tirer les leçons des erreurs du passé. Le Maroc a déjà connu, dans plusieurs régions montagneuses et oasiennes, un abandon qui a vidé des villages entiers. Ce phénomène a provoqué un transfert démographique brutal vers les périphéries urbaines, accentuant les tensions sociales dans les grandes villes et creusant les inégalités territoriales. Laisser Aït Bougmaz suivre ce même chemin serait une répétition stratégique coûteuse. Il faut cette fois-ci inverser la tendance, donner des raisons concrètes à ces citoyens de rester et d’investir leur avenir dans leur propre terre. Préserver la vie dans les zones rurales n’est pas une faveur, c’est une condition de stabilité nationale.
Les habitants demandent aussi que soient construits de petits barrages collinaires, indispensables pour réguler les eaux de crue et renforcer l’agriculture locale. Ces équipements, peu coûteux et largement utilisés dans d’autres régions, permettraient d’éviter des dégâts annuels et de sécuriser les cultures. La demande est là, la solution existe, seule manque la volonté politique.
Autre revendication cruciale, la question de l’urbanisme et des permis de construire. L’absence d’un plan d’aménagement bloque toute évolution. Les familles ne peuvent agrandir leur maison, ni bâtir des structures utiles à la communauté. Le développement est freiné non pas par un manque de projets, mais par des contraintes bureaucratiques qui figent les dynamiques locales.
Cette marche n’est ni une rébellion ni une rupture. Elle est l’expression d’un espoir qui refuse de mourir. Elle dit à l’État marocain que cette vallée, aussi reculée soit-elle, appartient à la même nation que les grandes métropoles. Elle dit qu’un enfant d’Aït Bougmaz a le même droit à l’éducation qu’un élève de Rabat. Elle dit qu’un patient de Tabant mérite la même qualité de soins qu’un citoyen de Casablanca. Elle dit enfin qu’il est temps que le Maroc rural ne soit plus une arrière-cour silencieuse, mais un front de développement à part entière.
Face à cette marche digne, les autorités ont une occasion rare. Écouter vraiment, sans relancer le cycle habituel des promesses non tenues. Offrir des réponses concrètes, tangibles, vérifiables. Laisser cette marche aboutir à autre chose qu’un mur policier ou un silence politique serait une faute stratégique et morale. Il ne s’agit pas d’un mouvement corporatiste ou d’une grogne passagère, mais d’une interpellation nationale sur le respect du pacte social.
Le Maroc de demain ne pourra avancer en laissant derrière lui ses vallées les plus belles mais les plus fragiles. Aït Bougmaz, par cette mobilisation, ne demande ni faveur ni privilège. Elle demande ce qui constitue la base de toute dignité humaine. Ce n’est pas une vallée heureuse qui marche. C’est une vallée patiente qui, à force de silence, a fini par parler à voix haute. Et il serait irresponsable de ne pas l’écouter.
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