92 établissements pour personnes âgées : Nos aînés sont-ils suffisamment protégés face au vieillissement de la population ?
Le Maroc face au crépuscule d'une génération, l'urgence d'une protection sociale renforcée pour les aînés.
Par Mohammed Taoufiq Bennani
Comment le Maroc s’adapte-t-il au vieillissement rapide de sa population ? Lors d’une intervention à la Chambre des représentants ce lundi, le Secrétaire d’État chargé de l’Insertion sociale, Abdeljebbar Rachidi, a mis en lumière les efforts déployés. Il a également souligné les défis persistants en matière de prise en charge socio-médicale des aînés.
Un pays en pleine transition démographique
Le Maroc, à l’instar d’autres nations, connaît un vieillissement constant et continu de sa population. En 2015, les personnes âgées de 60 ans et plus représentaient 10% de la population totale. Cette proportion est en constante augmentation. Selon les projections du Haut-Commissariat au Plan (HCP), les seniors atteindront 14,1% en 2025, 15% en 2030, et près de 25% d’ici 2050. De plus, ils devraient même dépasser le nombre d’enfants de moins de 15 ans. Cette transition démographique résulte d’une baisse des taux de natalité et de mortalité, ce qui entraîne une augmentation significative de l’espérance de vie. Par exemple, l’espérance de vie moyenne à la naissance est passée de 47 ans en 1962 à 74,8 ans en 2010, et a même atteint 75,68 ans en 2014 en Tunisie, un pays avec des dynamiques similaires. Ce phénomène a des impacts inéluctables sur la croissance économique, l’emploi, les retraites et les systèmes de santé.
L’épineuse question de la vulnérabilité et des soins
Le vieillissement s’accompagne souvent d’une perte de capacités physiques et psychiques, posant la problématique majeure de la dépendance. Au Maroc, plus de la moitié des personnes âgées souffrent d’au moins une maladie chronique et n’ont pas accès aux soins. Par ailleurs, près d’un tiers d’entre elles sont en situation de dépendance pour les tâches quotidiennes. Les femmes âgées sont particulièrement touchées par la précarité économique et les difficultés d’accès aux services sociaux et à la protection. La couverture sociale et médicale ne bénéficie qu’à un cinquième des personnes âgées. Malgré les avancées de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO), une tranche importante de la population âgée demeure sans aucune couverture médicale. De plus, le système de santé est jugé « rudimentaire » comparé à celui de la France, avec une forte concentration des services dans les grandes villes et un manque de structures spécialisées en gériatrie.
Le rôle essentiel, mais évolutif, de la famille
Historiquement, la famille joue un rôle essentiel dans la prise en charge des personnes âgées au Maroc. Les personnes âgées vivent très souvent au domicile de leurs descendants ou d’autres membres du cercle intime. Cependant, la nucléarisation croissante des ménages, l’augmentation de la pauvreté et l’insertion accrue des femmes sur le marché du travail mettent cette solidarité familiale à rude épreuve. Par conséquent, de nombreuses personnes âgées dépendent de l’aide matérielle de leurs enfants, aide qui pourrait diminuer à l’avenir en raison du chômage des jeunes et de l’augmentation du coût de la vie. Ce constat souligne la nécessité de programmes et de services d’aide aux familles.
Les établissements de protection sociale, un potentiel inabouti
Le Maroc compte actuellement 92 établissements de protection sociale pour personnes âgées, dont 71 offrent une prise en charge permanente, et d’autres sont des centres d’accueil de jour proposant des soins de santé primaires, des activités culturelles et sportives. Par exemple, le Centre social pour personnes âgées Hay Nahda à Rabat, inauguré par le Roi Mohammed VI en 2008, héberge 38 personnes avec une moyenne d’âge de 83 ans, offrant un accueil diversifié pour les seniors sans domicile fixe, sans ressources ou sans attaches familiales. Néanmoins, ces centres d’accueil sont souvent caractérisés par la solitude, l’isolement, le manque d’activités, et un personnel qui manque parfois de formation et de motivation. Qui plus est, leurs infrastructures sont souvent inadaptées et ils peuvent accueillir des personnes aux profils très divers (enfants, personnes handicapées, personnes atteintes de maladies mentales), ce qui est contraire au principe de spécialisation. La loi 14.05, qui encadre ces établissements, est considérée comme dépassée et ne garantit pas pleinement les droits et la dignité des personnes âgées.
Vers une politique intégrée et des solutions innovantes
Face à ces défis, des mesures sont en cours et d’autres sont recommandées. Le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) préconise l’élaboration d’une politique publique intégrée de protection des personnes âgées, axée sur le respect de leurs droits et de leur dignité. Cette politique devrait couvrir l’amélioration de la protection sociale, du cadre juridique, de l’accessibilité des espaces publics et des transports, ainsi que le bien-être et la santé. En outre, elle insiste sur la promotion de la participation sociale des aînés et le soutien aux Marocains résidant à l’étranger. La ministre de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille a annoncé un programme de formation de 10 000 assistants sociaux d’ici 2030 pour les personnes âgées. De même, l’idée de développer des familles d’accueil pour les seniors non autonomes ou sans tissu familial est envisagée. Il est également crucial de valoriser le riche patrimoine culturel et le potentiel de savoir des personnes âgées, en facilitant leur transmission aux jeunes générations.
L’avenir des aînés au cœur des priorités
Bien que des progrès soient observés, notamment avec la reconnaissance de la gériatrie comme discipline médicale et la signature de conventions pour la formation du personnel de santé, la situation des personnes âgées au Maroc reste préoccupante. Par conséquent, il est impératif que les politiques publiques intègrent pleinement le vieillissement de la population comme une priorité nationale. En définitive, garantir un « bien vieillir optimal » pour tous les seniors marocains, qu’ils soient au pays ou à l’étranger, exige une approche holistique et une coordination sans faille entre tous les acteurs. Cela implique non seulement l’amélioration des infrastructures et des services, mais aussi un changement de mentalité pour percevoir les aînés non comme une charge, mais comme une source inestimable de sagesse et de contribution au développement.
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