500 milliards à trouver
L’Alliance de la gauche présente 431 mesures et prévoit de mobiliser 500 milliards de dirhams entre 2027 et 2031. Salaire minimum à 5 000 dirhams nets, crèches publiques gratuites, allocation pour les diplômés sans emploi, logements locatifs et baisse du prix des médicaments composent un projet social fortement redistributif. Son application dépend toutefois d’un financement fiscal dont plusieurs rendements restent à établir.

Par Hamza Abdelouaret
La Fédération de la gauche démocratique et le Parti socialiste unifié ont choisi de placer la dignité sociale, la redistribution et les services publics au centre de leur programme commun pour les législatives. L’ensemble comprend 431 mesures organisées autour de trois transitions, démocratique, économique et sociale. L’Alliance annonce la mobilisation de 500 milliards de dirhams de ressources nouvelles sur la période 2027-2031, tout en prévoyant de maintenir la dette du Trésor autour de 63 % du produit intérieur brut.
Le chiffre donne une première indication sur l’ampleur du projet. Répartis sur 5 ans, les 500 milliards représentent une moyenne de 100 milliards de dirhams par an. À titre de comparaison, les recettes fiscales prévues par la loi de finances 2026 se situent autour de 376 milliards de dirhams. L’effort annuel annoncé par l’Alliance équivaut ainsi à plus du quart des recettes fiscales actuelles.
Cette comparaison doit être maniée avec précision. Les 500 milliards présentés par l’Alliance correspondent à des ressources nouvelles cumulées et non nécessairement au coût additionnel de toutes ses mesures. Une partie pourrait financer des investissements, une autre des dépenses permanentes et une autre encore remplacer des crédits déjà inscrits dans les budgets publics. Le programme gagnerait à distinguer ces catégories, car une crèche à construire, une allocation mensuelle et une baisse de taxe ne produisent pas le même effet sur les finances de l’État.
Des effets directs sur le revenu
Plusieurs propositions auraient un effet immédiatement perceptible pour les ménages. L’Alliance prévoit de porter progressivement le salaire minimum à 4 100 dirhams en 2027, 4 550 dirhams en 2028 puis 5 000 dirhams nets en 2029. Elle souhaite également unifier le salaire minimum interprofessionnel garanti et le salaire minimum agricole garanti.
Depuis janvier 2026, le salaire minimum dans les activités non agricoles est fixé à 17,92 dirhams par heure, soit environ 3 423 dirhams bruts par mois sur la base de 191 heures. Le passage à 5 000 dirhams nets représenterait donc une revalorisation importante pour les salariés concernés. Son impact dépendrait cependant du niveau des cotisations, de la définition du salaire net retenue et des mesures prévues pour accompagner les très petites, petites et moyennes entreprises.
Une hausse rapide du salaire minimum soutient la consommation et améliore le revenu des travailleurs déclarés. Elle augmente aussi le coût de l’emploi formel. Les entreprises à faible marge, particulièrement dans les services, le commerce, le textile, l’agriculture et certaines activités de sous-traitance, pourraient rencontrer des difficultés pour absorber cette progression. Le calendrier en 3 étapes réduit ce risque, mais il ne le règle pas entièrement. Des gains de productivité, un soutien ciblé aux petites entreprises et une réduction de certains prélèvements seraient nécessaires pour protéger l’emploi déclaré.
L’allocation de 1 500 dirhams par mois pendant un an pour les diplômés à la recherche d’un emploi constitue une autre mesure immédiatement chiffrable. Son coût dépend du nombre de bénéficiaires. Pour 100 000 diplômés, la dépense atteindrait 1,8 milliard de dirhams par an. Elle passerait à 9 milliards pour 500 000 bénéficiaires et à 18 milliards pour 1 million. Les conditions d’accès, la durée exacte du chômage exigée, l’inscription auprès d’un service public de l’emploi et l’articulation avec la formation doivent donc être précisées.
Cette allocation peut soutenir les jeunes durant leur recherche d’emploi. Elle doit aussi être associée à un accompagnement professionnel, à des formations courtes répondant aux besoins des entreprises et à un suivi des recrutements. Son efficacité dépendra du passage effectif des bénéficiaires vers l’emploi, et pas uniquement du nombre d’allocations distribuées.
Les crèches comme politique d’emploi
La création de 3 000 crèches publiques gratuites figure parmi les propositions les plus structurantes. Leur implantation dans les quartiers urbains et les communes rurales réduirait les frais de garde supportés par les familles et faciliterait l’accès des femmes à l’emploi. Le Maroc disposait encore récemment de moins de 400 crèches et garderies publiques recensées. Le programme implique donc une multiplication rapide des capacités d’accueil.
La construction des établissements ne représente qu’une partie du coût. Chaque crèche nécessite du personnel formé, des dépenses de fonctionnement, des équipements, une alimentation adaptée, des contrôles sanitaires et un encadrement pédagogique. Le financement devra être réparti entre l’État, les collectivités territoriales et les organismes sociaux. Le nombre de places, les critères d’admission et la répartition territoriale détermineront l’effet réel de la mesure.
Cette proposition répond aussi à une difficulté économique précise. La faiblesse de la participation féminine au marché du travail prive l’économie d’une partie importante de ses compétences. Une politique publique de garde des jeunes enfants peut agir simultanément sur l’emploi féminin, le revenu des ménages et le développement de la petite enfance. Son rendement économique apparaît progressivement à travers l’augmentation de l’activité et des cotisations sociales.
L’Alliance prévoit parallèlement 100 000 logements publics locatifs dont le loyer serait plafonné à 20 % du revenu du ménage, la prise en charge intégrale des maladies chroniques, une diminution de 30 % à 50 % du prix des médicaments, la gratuité du transport et de la restauration scolaires ainsi qu’une prime de naissance de 5 000 dirhams pour les accouchements dans les hôpitaux publics. Chacune de ces mesures réduit une dépense supportée directement par les familles, même lorsqu’elle ne prend pas la forme d’un revenu versé.
Une rupture fiscale à préciser
Pour financer son projet, l’Alliance propose une taxe sur les grandes fortunes, une lutte renforcée contre l’évasion fiscale, la remise en cause des rentes et des agréments ainsi qu’une révision des avantages accordés à certaines situations de monopole. Elle considère qu’une partie des ressources existe déjà, mais échappe au budget public en raison de la fraude, de l’optimisation, des privilèges fiscaux et de la faible taxation du patrimoine.
La réorientation proposée s’appuie sur une réalité budgétaire. En 2026, la taxe sur la valeur ajoutée devrait rapporter environ 122,4 milliards de dirhams, contre 95,6 milliards pour l’impôt sur les sociétés et 64,7 milliards pour l’impôt sur le revenu. La TVA reste donc la première ressource fiscale. Elle pèse sur la consommation de tous les ménages et absorbe une part plus élevée du revenu des foyers modestes.
L’Alliance prévoit une TVA à 0 % sur les produits de première nécessité et les médicaments. La mesure pourrait faire baisser la facture des ménages si la suppression de la taxe est intégralement répercutée dans les prix. Elle réduirait simultanément les recettes de l’État. Un dispositif de suivi des marges et des prix serait indispensable pour empêcher qu’une partie de l’allègement fiscal soit conservée par les intermédiaires.
La taxe sur les grandes fortunes soulève d’autres questions techniques. Son rendement dépend du seuil d’imposition, du taux appliqué, du traitement de la résidence principale, des biens professionnels, des participations dans les sociétés non cotées, du patrimoine immobilier et des actifs détenus à l’étranger. Sans définition précise de l’assiette et sans estimation du nombre de contribuables, l’annonce de plusieurs dizaines de milliards de dirhams de recettes demeure fragile.
La lutte contre l’évasion fiscale peut rapporter des ressources supplémentaires, mais le chiffre de 100 milliards de dirhams évoqué dans le débat ne correspond pas à une recette annuelle officiellement établie. Il peut être confondu avec les avoirs déclarés lors de l’opération de régularisation volontaire de 2024. Plus de 100 milliards de dirhams avaient alors été régularisés, mais la contribution appliquée, fixée à 5 %, devait procurer environ 5 milliards de dirhams au Trésor.
Cette distinction est essentielle. Un stock de patrimoine ou de liquidités non déclaré ne devient pas intégralement une recette fiscale. L’État ne récupère que l’impôt, les pénalités ou la contribution applicable. La lutte contre la fraude demande également des contrôleurs, des échanges de données, une meilleure identification des bénéficiaires réels et un suivi des transactions immobilières, commerciales et financières.
La suppression de niches fiscales peut compléter le financement. Les exonérations et réductions de taxe sur la valeur ajoutée représentaient à elles seules environ 16,3 milliards de dirhams en 2025. Toutes ne peuvent toutefois pas être supprimées indistinctement. Certaines soutiennent le logement, la santé, l’énergie ou l’investissement. Le programme devra désigner les avantages considérés comme injustifiés et mesurer les conséquences de leur suppression sur les prix et les secteurs concernés.
Redistribution et production
Le raisonnement économique de l’Alliance repose sur une relance par la demande. L’augmentation des salaires, les allocations et les services publics libéreraient du pouvoir d’achat. La consommation supplémentaire soutiendrait les entreprises, l’emploi et les recettes fiscales. Ce mécanisme peut fonctionner lorsque les revenus distribués alimentent principalement la production nationale.
La structure de l’économie marocaine impose cependant une seconde condition. Lorsque la demande supplémentaire se porte sur des produits importés, une partie de l’effet économique bénéficie aux fournisseurs étrangers et alourdit le déficit commercial. Celui-ci a atteint 353 milliards de dirhams en 2025 et a continué de progresser durant le premier semestre 2026. La redistribution doit donc être accompagnée d’une politique productive capable de répondre à la nouvelle demande.
L’Alliance fixe un objectif de 300 000 créations nettes d’emplois par an. Elle propose de remplacer l’économie de rente et de monopoles par une économie productive, de développer les très petites, petites et moyennes entreprises et d’accroître l’intervention publique dans les secteurs stratégiques. Dans les hydrocarbures, elle défend la reconstitution d’une capacité nationale de raffinage et la récupération sécurisée de la Samir. Elle souhaite également disposer d’un opérateur national capable de peser sur le marché.
La présence d’un opérateur public peut renforcer les capacités de stockage et de raffinage. La baisse des prix dépendra aussi du coût du pétrole importé, de la fiscalité sur les carburants, des frais logistiques, du financement des stocks et du niveau réel de concurrence dans la distribution. Une politique antitrust suppose, pour sa part, des enquêtes économiques solides, un Conseil de la concurrence doté de moyens suffisants et des décisions juridiquement applicables.
Le chiffrage décisif
Le programme de l’Alliance expose clairement ses priorités sociales et fournit un montant global. Il lui reste à publier le tableau qui relie chaque engagement à son coût, à son financement et à son calendrier. Les 3 000 crèches, les 100 000 logements locatifs, les allocations, le recrutement de 10 000 enseignants-chercheurs, la gratuité de plusieurs services et les réductions de TVA doivent être distingués entre investissements et dépenses annuelles.
La même exigence concerne les recettes. Une taxe sur les grandes fortunes produit un revenu récurrent dont le rendement peut varier. La récupération d’avoirs dissimulés constitue souvent une ressource ponctuelle. La croissance économique augmente progressivement les prélèvements. La suppression d’une exonération rapporte seulement si elle ne provoque pas une baisse équivalente de l’activité concernée.
Le plafonnement de la dette à 63 % du produit intérieur brut ajoute une contrainte supplémentaire. Si les recettes fiscales attendues arrivent plus lentement que prévu, le gouvernement devrait décaler certaines mesures, réduire d’autres dépenses ou accepter un déficit plus élevé. Le coût du programme devra donc être présenté selon plusieurs hypothèses de croissance, d’inflation, de création d’emplois et de rendement fiscal.
La gauche propose aux Marocains une hausse des revenus, une diminution de plusieurs dépenses familiales et un accès plus large aux services publics. Son projet contient des mesures directement compréhensibles pour les citoyens. La crédibilité des 500 milliards reposera désormais sur le nombre de bénéficiaires, le coût annuel de chaque dispositif, les recettes réellement mobilisables et la capacité de l’économie marocaine à créer 300 000 emplois supplémentaires chaque année.

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