22 ans de Vérité absolue

Quelle belle femme, cette Vérité ! Et dans la force de l’âge, messieurs ! Le bel âge. 22 ans. Et une 23ème qui débute en toute beauté. Autant dire le début pour de belles années à venir. Mais, ce sont 22 ans de travail assidu, d’engagement de tous les instants et de détermination, avec une ligne directrice tracée par le maître d’œuvre, l’unique et l’inénarrable, Abdallah El Amrani. Une philosophie du journalisme à l’ancienne mais adaptée aux réalités évolutives du moment, avec exigence, avec style, avec liberté, surtout.
J’ai intégré la Vérité de mon aîné Ssi Abdallah en 2007 en tant que Rédacteur en chef. Le début d’une aventure unique dans mon parcours. Je découvre le bonhomme que j’avais déjà connu en tant que rédacteur en chef de la Gazette du Maroc où j’ai officié en tant que journaliste, Grand Reporter, secrétaire général de la rédaction, puis Rédacteur en chef. Je passe presque toute la sainte semaine avec un homme affable, très aimable, drôle, avec un humour intelligent et décapant. Je passe beaucoup de temps dans cette villa que nous avions prise à Ain Diab (en étant voisins de notre cher défunt Boubker El Monkachi). Un espace convivial, une maison et pas des locaux d’un journal, d’où la particularité de ces années ensemble. Nous étions chez nous, tous les jours. Nous vivions dans cette maison. Nous y évoluons comme on se balade chez soi, libres, heureux, tels de joyeux larrons, avec, en prime, de la cuisine maison. Eh Oui! les amis. Et c’est qui s’occupait des fourneaux ? Je vous le donne en mille : c’est bibi. Moi, moi-même et je ! Abdelhak Najib était le rédacteur en chef et le responsable des tajines au feu de bois, sur le brasero, avec une consigne mesdames et messieurs : on cuisine à l’huile d’olive, on achète la viande et les légumes du jour (dont je m’occupais) avant de faire notre réunion de rédaction dans ce beau jardin, avec ce ciel bleu au-dessus de nous nous drapant de ces magnifiques rayons d’un soleil qui était garant de journées inoubliables entre amis et frères d’armes. Parce que Abdallah El Amrani n’a jamais joué au Boss. Ce n’est pas le genre du bonhomme. Il nous disait : «Mes amis, il faut travailler avec sérieux et ne jamais se prendre au sérieux».
Un homme unique
Phrase qui résonne toujours dans ma vie. La nuance est de taille pour un homme aussi fin, aussi subtil et délicat en amitié. Nous étions donc des amis réunis dans cette villa pour rendre compte des actualités du monde, un travail que nous avons toujours assuré avec rigueur et franc parler, sans langue de bois, sans caresser quiconque dans le sens du poil, plutôt à rebrousse-poil tellement nous sommes partisans de cet adage : «Qui aime bien châtie bien». Nous avons traité durant cette période où j’occupais ce poste aux côtés de mon aîné des sujets profonds, ancrés dans les réalités de notre pays et du monde que l’on sentait déjà virer de bord et prendre la tangente. Nous avons décortiqué les méandres de la politique marocaine, avec ses profondes contradictions et aberrations, nous avons reçu dans cette villa des visages incontournables de la chose politique du Maroc. Nous avons, sous l’initiative de monsieur le directeur de la Vérité, mis en place et installé dans la durée, ce qu’Abdallah El Amrani a baptisé : «Les déjeuners de la Vérité ». Un concept unique et avant-gardiste. L’idée est simple, mais il fallait y penser et surtout la concrétiser. On invitait une fois par semaine un grand nom de la vie politique, économique et sociale marocaine pour déjeuner avec nous à la bonne franquette, mais avec goût et finesse, avec une belle cuisine élaborée, avec délicatesse et élégance, sans trop en faire ni banaliser le partage. On partageait un bon repas et on discutait comme à la maison entre amis. On parlait, on échangeait, on bavardait, on évoquait les sujets brûlants, on essayait d’aller au fond de nos analyses et de nos points de vue, avec bonhomie, avec respect, avec aisance, en toute décontraction, sans formalités ni chichi, mais dans l’élan du partage honnête et sincère, dans la droite ligne des fondamentaux de la Vérité : d’abord l’honnêteté et la sincérité pour interroger le monde et la vie, pour comprendre, pour essayer de trouver des réponses à nos multiples questions. Dans ce partage, il faut le dire, tous nos invités ont joué le jeu avec franchise, avec engagement, avec spontanéité, avec des off qui n’ont jamais filtré par respect pour la parole donnée, avec des indiscrétions, avec des anecdotes, avec des blagues, avec beaucoup de rire et surtout beaucoup de bienveillance, de part et d’autre. Que de figures ont franchi le portail de cette belle petite villa. Tout le gratin de la politique d’alors : Driss Jettou, Habib El Malki, Mohand Laenser, Mohamed El Yazghi, Abdelwahed Radi, El Mostapha Sahel, Khalid Alioua, Rachid Talbi El Alami, Mohamed Aujjar, Fathallah Oualalou, Mustapha Mansouri, M’Hamed al-Khalifa, Karim Ghellab et tant d’autres visages qui ont animé ces déjeuners uniques en leur genre.
Un foyer de culture et d’arts
À un autre plan, il faut aussi évoquer l’ambiance qui régnait dans cette belle demeure. On ne travaillait jamais sans musique. C’est impossible. Nous écoutions à tour de rôle ce qui nous touchait le plus et nous faisait vibrer. Du classique, des classiques, Oum Kalthoum et Mohamed Abdelwahab que Abdallah El Amrani peut réciter par cœur. Abdelhalim Hafez avec sa sublime Qariat Al Fingan, Najate Assaghira, Fayza Ahmed, Farid Al Atrach, Asmahan, Fayrouz, mais aussi Bob Marley, Les Doors, les Led Zeppelin, Janis Joplin, les Pink Floyd, Jimi Hendrix, du Jazz, Chet Baker, Miles Davis, John Coltrane, du blues avec BB King qui revenait souvent de mon ordinateur où j’avais une belle Playliste pour accompagner nos belles journées de travail décontracté, ponctué de blagues salaces et de beaucoup de rires. Abdallah El Amrani aime beaucoup rire et plaisanter. Il a gardé un côté enfant très prononcé et surtout une inclination naturelle à l’humour. C’est une encyclopédie ambulante, cet homme. Il aimait marcher et venir nous raconter une histoire méconnue sur tel homme politique, sur telle figure de la culture mondiale, sur tel écrivain ou philosophe, avec son arabe parfait, c’était jubilatoire. Je me souviens comme nous avions échangé sur les grands auteurs arabes : Al Manfalouti, Mahfouz, Abou Madi, Assayab, Nazik Al Mala’ika, Gibran Khalil Gibran, Al Maârri, Al Jahed, Al Moutanabbi, les poètes de « Al Mou3ala9at », Annabigha Addoubiani, Imrio Al Qaïs, Antara, sans oublier les poètes maudits « Assa3alik), sans oublier « les Haschachins» et le prince des poètes Ahmed Chaouki et tant d’autres. Je me rappelle aussi de cette discussion sur «Attalout Al Mo7arram», sur Salama Moussa, sur le grand Abdul Rahman Mounif et ses Villes de sel. Et d’un coup, voici Abdallah El Amrani qui entonne de sa voix assurée un magnifique poème de l’immortel Al Moutanabbi : «De tout ce qui meurt, seules les grandes âmes sont dignes de tes larmes. Pleure donc car il n’est plus de grandes âmes !
Les peuples ne valent que par leurs rois…». Ou encore «La gloire n’existe que pour qui vit libre et réalise son dessein, soit par le respect [qu’il inspire], soit par une lutte sans répit. Grand bien soit fait à un destin en qui j’espère et qui me leurre, à un bonheur que je réclame de la vie et qu’elle me refuse !
J’ai chanté les hommes. En vain ! Désormais, si je vis, je leur enverrai des cavaliers, en guise de panégyriques. Je ne combattrai point derrière une enceinte, je ne traiterai pas abusé par des promesses. Je placerai les miens dans la plaine avec, pour compagne, l’ardeur des midis, dans de furieux combats ». Et par cœur s’il vous plaît, de mémoire, sans une faute, ni un arrêt ni une hésitation. Un exercice qui revenait souvent avec d’autres citations de grands penseurs, Pascal, Hegel, Ibnou Rochd, Ibnou Sina, Al Farabi, Schöpenhauer, Nietzsche ou encore des poètes comme Hugo, Mallarmé, Rimbaud ou l’immense Saint-John Perse. À ma décharge, Ssi Abdallah en est témoin, je connaissais bien mes classiques aussi. J’ai appris à bonne école étant convaincu que seule la lecture est efficace pour former un esprit. Ssi Abdallah me disait toujours : «C’est bien, Abdelhak, continue à lire et à relire tes classiques, il n’y a que cela qui vaille. Certains auteurs ne doivent pas seulement être lus et relus, mais par cœur appris».
L’exigence du journaliste
Sur un autre niveau, au contact de Abdallah El Amrani, nous sommes nombreux à avoir appris ce qu’est le fondement du journalisme. Journaliste à l’ancienne, avec une formation très solide, diplômé de la première heure, c’est un reporter de terrain, un homme d’action, un fouineur, un investigateur, un analyste sérieux et appliqué. Déjà à la fin des années 60 et le début des années 70 du siècle dernier, Ssi Abdallah était une figure connue et reconnue du journalisme. Exigent, intraitable, avec beaucoup de caractère, intelligent, méticuleux et passionné par son métier. Il a couvert tous les grands événements que le Maroc a connus en plus d’un demi-siècle de travail. Il a interviewé les plus grandes personnalités de la politique et des Arts et de la Culture (Il ne faut pas oublier que le Festival de Tétouan, c’est Abdallah El Amrani). Il a été de toutes les sorties et de toutes les délégations. Patron du bureau de la MAP à Casablanca, il a donné leurs chances à tant de journalistes dont le Maroc peut être fier. Toujours avec cette générosité qui caractérise l’homme. Toujours avec cette main tendue, le sourire rivé aux lèvres et la parole légère et agréable. Évidemment, cela découle de sa solide formation en Tunisie, mais au-delà, il y a les prédispositions du bonhomme, taillé pour être un grand journaliste, qui a fait les beaux jours de plus d’une publication, avant de décider de fonder son journal auquel il a donné le nom de La Vérité. C’est dire, en toute simplicité, ce qui anime cet homme : la véracité, le véridique, le vrai. Et dans notre métier de journaliste, la quête de cette vérité est le plus grand des défis auquel on peut être confronté. Certains y laissent des plumes. Certains composent avec la vraisemblance. D’autres arrondissent les angles quand certains font dans le compromis et la compromission. Mais pas notre bonhomme, qui, lui, est resté droit dans ses souliers, défendant une certaine idée du journalisme, celle qui va à l’essentiel, celle qui cherche l’information à sa source, celle qui ne se compromet d’aucune manière. Dans une large mesure, c’est ce qui explique ces 22 années de travail et de présence marquée dans les annales des médias marocains. Malgré les crises, malgré les fluctuations des bourses médiatiques, malgré la fragilité de notre secteur, malgré l’amnésie de certains, malgré l’adversité souvent de mauvais aloi, comme on la connaît dans notre métier, La Vérité n’a jamais cédé d’un iota ni d’un poil à ses assises mobiles : un journal sérieux, crédible, authentique, portant l’âme de son fondateur comme une signature, telle une marque de fabrique.
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